Aucune méduse cette année, ç'aurait étéparfait s'il n'y avait eu tant de monde.
Les infos nous bassinent d'idioties comme quoi les professionnels du tourisme seraient catastrophés, sinistrés, exsangues. A d'autres ! Comment pourrait-on les croire ? Allez donc à Plouguelevec, à Sarzac ou à la Baulaide, vous jouerez des coudes pour installer votre drap de bain près de l'escalier, en face de la guérite de surveillance des CRS. Plus loin, je ne dis pas, mais il faut marcher, et il fait chaud.
Ce qu'il y a de pire, quand on veut s'approcher des plages, ce sont les bicyclettes. C'est d'un pénible ! On serpente entre elles sur des routes plus étroites que des sentes alpines, criblées de nids-de-poule centenaires. Un écart brusque et hop, inévitablement, l'automobiliste heurte un père et son bébé, tassé dans son siège sur le porte-bagages. Je suis certaine que les chiffres officiels concernant les cyclistes écrasés mentent impunément. Il doit y en avoir des milliers à rendre leur dernier soupir chez nous, en juillet-août Heureusement, les fossés sont profonds ; les cantonniers préparent la saison en mai-juin. Ils pourraient plutôt reboucher les trous des routes, mais personne ne le leur a demandé, parce que personne n'y pense. Et puis, ça fait rustique, une route en lacune, il faut bien montrer que la région est économe, que l'habitant est rude et le touriste de plus en plus pingre. Celui-là n'a qu'à rouler en 4/4, louer un penty ou une chaumière juste en face de la plage ; au lieu de quoi il se donne en spectacle en pédalant, brûlé, sous le soleil, tombe dans un fossé au fond duquel, s'il ne meurt pas en se fracassant le crâne sur un gros caillou, il dérange une famille de vipères qui prend le frais à l'ombre. Et là, ça ne pardonne pas. Autrefois, les vipères bretonnes étaient normales, ordinaires, plutôt trouillardes, et ne mordaient que si leur vie en dépendait. C'est comme les rats : avant, on avait des rats noirs très distingués, petits, minces, et puis les navires revenant d'Asie nous ont rapporté de vilains rats gris qui ont bouffé tous les nôtres. Pareil pour les écureuils américains. Pareil pour les vipères. Des voyageurs ont ramené dans leurs valises, à leur insu ou pour épater leurs voisins, de longues vipères tropicales qui se sont vite adaptées à notre climat, se reproduisent plus allègrement que des hamsters, prospèrent dans les fossés herbus mais aussi dans les dunes et jusqu'au creux des rochers que la mer ne recouvre qu'aux grandes marées. Elles ont éradiqué tous les rongeurs, les lapins et les poules, les chats, les renards, les caniches et les enfants de moins de deux ans. L'hiver, elles hibernent dans les garages des résidences secondaires, dans les cabines téléphoniques et sous les coques des bateaux à sec. L'effet de leur venin est terrifiant, il est aussi mortel que celui du serpent à sonnettes et vous envoie direct au paradis sans que vous ayez eu le temps de recommander votre âme au Tout-Puissant.
Ainsi le touriste évite les tracas du voyage de retour, les radars sur l'autoroute, la pollution des villes et l'achat des fournitures scolaires, c'est tout bénéfice et ça l'est pour toujours.
Hortense AA