Quand j ‘entre dans un hypermarché, ou bien à la FNAC, je suis impressionnée par les vigiles. Ils sont le plus souvent jeunes, noirs, gigantesques, ils ont le crâne nu et ressemblent à des guerriers nubiens, à ces gladiateurs au corps huilé qui meurent fièrement dans les péplum. Les voleurs potentiels ont intérêt à faire gaffe.
Dans la moyenne surface du bourg où je vais me ravitailler, l'absence de surveillants trahissait, jusqu'à la semaine dernière, une carence certaine de professionnalisme, un déficit d'image de marque, une faiblesse de concept de je ne sais quoi. Mais, voilà, où dénicher, en zone rurale, un colosse africain, effrayant et magnifique ? Impossible !... La direction fit au mieux, cependant, et la clientèle paisible eut la surprise, lundi, dès l'ouverture, de faire connaissance avec l'homme qui devait dissuader les marmots de percer les paquets de bonbons et les érémistes de lorgner de trop près les flacons de ouiski. Juste un peu métis, tête tondue, il arpentait méthodiquement les rayons du magasin, fixant les ménagères et zyeutant les caissières. Joli garçon, minuscule, frêle, il était vêtu d'une immense veste bleu marine aux épaules très larges, aux manches droites comme de gros tuyaux, avec, au niveau du coeur, un badge fluorescent où l'on pouvait lire le mot « sécurité. » Devant et derrière, l'étoffe rigide se courbait sur du vide. Quand je l'ai croisé, il m'a adressé un sourire radieux ; une incisive cassée presque au ras de la gencive lui donnait un air d'enfant de six ans, d'un enfant qui se serait affublé par jeu de l'uniforme de son père.
J'ai eu envie, soudain, de lui toucher le dos, pour voir si sa veste trop grande ne dissimulait pas des ailes d'ange.
Hortense AA