Petit homme à moitié chauve, tu es assis en face de moi. Nous sommes tous deux dans ce qu'il est convenu de nommer cafétéria, ou restoroute, un de ces endroits bruyants où l'on mange mal et cher, faute d'avoir prévu de quoi se sustenter pendant un trajet trop long. Ton visage est à demi caché par un livre grand, gros, épais. De ma place, je ne vois pas le titre du bouquin. J'aperçois seulement le bandeau noir et ses lettres jaunes. "Dernier polar de Pierre Lécrivain, un thriller philosophique chef-d'oeuvre d'humour et d'érotisme."
Pour un peu, j'irais bien m'asseoir près de toi, mais je n'ose pas. Il a l'air de te captiver, ce livre... Tu dévores davantage les mots de ses pages que les frites qui tiédissent dans ton assiette. Vraiment, il y a des écrivains qui sont fortiches dans l'art d'accommoder les genres. Autrefois, les romans policiers ne cherchaient pas à faire sourire (enfin, pas trop, ou pas tous), les ouvrages de philosophie n'étaient pas thrillants et les écrits érotiques faisaient chambre à part. Peut-être que les auteurs de polars ont un cahier des charges exigeant, que l'éditeur les a pris entre quat'z'yeux et leur a annoncé tout de go : "écoute, ça va ne pas du tout... Ya de l'action, du suspens, t'as le sens du narratif, tes personnages sont psychoplausibles, mais, bon sang... colle moi donc une blonde là-dedans, et un passage chaud tous les deux chapitres, sinon ton lecteur va s'endormir !
Nous vivons dans une époque très fourre-tout, quand même. A la télévision, chaque émission de variétés y va de sa petite vedette, de son actrice charismatique avec un regard tout mignon et des seins gros comme ça, qui vient battre les chemins cathodiques pour financer son orphelinat perso au Rwanda. Suivent aussitôt la recette authentique de la sole meunière, les conseils d'un pédiatre renommé pour divorcer sans nuire à ses enfants, et un mini reportage sur le hammam de Tamanrasset. Le cinéma, c'est pareil. Les nouveaux films doivent comporter de l'action, du sexe, de la poésie, du sexe, de l'humour, du sexe, et deux trois références culturelles, de préférence antiques ou orientales. Les loisirs, c'est pire encore. Qui va se promener dans les bois ? On emmène plutôt sa famille participer à une sortie découverte de la faune et de la flore, chapeautée par un guide patenté qu'on suit en troupeau. Si l'on s'initie à l'équitation, c'est en allemand ; j'ai vu des réclames pour des stages de "Yoga et calligraphie", "Percussions, randonnée et sophrologie", "Trekking en Ardèche et chant choral "...
Et toi, petit homme à moitié chauve, qui lis un livre plein de tout, où passes-tu tes vacances ? Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Que signifient ces clins d'oeil aguicheurs que tu m'adresses tout à coup ? C'était ton livre que je regardais, pas toi ! Ne va pas t'imaginer des choses, surtout... Je ne m'intéresse qu'aux hommes grands, drôles, violonistes, alpinistes, mathématiciens et amateurs de poésie arabe !
HortenseAA