
Samedi matin, j'avais un méchant mal de tête qui s'annonçait tenace. Je devais tenir bon toute cette journée, consacrée aux achats de livres scolaires. Arrivée à la Ville, je me précipitai dans la pharmacie la plus proche pour y acheter de quoi me soulager un peu.
Je me demande bien pourquoi l'on ne peut se procurer d'aspirine dans un supermarché, quand n'importe qui, même un enfant, sans ordonnance ou autorisation aucune, passera aux caisses s'il le désire avec cent produits mortels: acide chlorhydrique, désherbant, ammoniaque, taupicide ou romans de Christine Angot. C'est ainsi, dura lex sed lex. Le temps où les pharmaciens fabriquaient les baumes et comptaient parcimonieusement les pilules avec un air d'alchimiste, ce temps s'éloigne de plus en plus, quoiqu'ils en protestent. Les grands bocaux de porcelaine s'alignent encore dans les rayonnages pittoresques mais il y a belle lurette qu'ils sont vides.
Foin des souvenir d'enfance, des idées passéistes, me dis-je, l'important maintenant, c'est l'aspirine, vite vite.
Dans cette pharmacie, il y avait une porte d'entrée (à droite) et une porte de sortie (à gauche). Circuit obligatoire. Le magasin se présentait comme un long couloir en U.
Premièrement, traversée de « l'Espace Capillaire ». Cinq vendeuses, pardon, pas vendeuses, conseillères, me sourirent, mais elles étaient déjà occupées. Je tirai, bousculai, déplaçai les poussettes des clientes, les bébés pleuraient ou bavaient en suçant des paquets d'échantillons gratuits. Je fonçai à travers l' « Espace Puériculture », on démontait plus loin l'espace « Soleil », hop, tout dans des caisses à roulettes jusqu'en juin prochain, deux conseillères « Senior » installaient les présentoirs « Soins d'automne ». Toutes ces dames portaient des blouses blanches avec une petite croix verte brodée en haut, sur le sein, et conseillaient, vaporisaient, pommadaient à l'envi. « Aspirine, aspirine ! » geignait ma tête endolorie... Un panneau fléché indiquait : « Médicaments ». Ah, tout de même même, soupira ma tête qui n'en pouvait plus… Je tournai à gauche, restait à franchir l' « Espace Minceur » (tiens, les conseillers sont des hommes, ici, pourquoi ?), et au dernier bureau, comptoir, espace paiement, c'est là que oui, enfin, ô saint Graal, c'est là qu'on allait me vendre de l'aspirine, puisque y trônait la petite étiquette « médicaments » en plexiglas, et qu'on lisait « pharmacien » sur la poche de poitrine de la blouse du monsieur qui s'y appuyait.
C'était espérer follement, inconsidérément. Un jeune couple, l'ordonnance à la main, semblait s'éteindre sur pied, trois ou quatre malades se pétrifiaient , le regard dans le vague : peut être s'occupait-on d'eux ? Quelqu'un cherchait-il dans la réserve le sirop pour ne plus tousser, l'hypotenseur pour ne plus infarcter, le somnifère pour ne plus insomnier ? Le pharmacien, barbu, avec des cheveux gris, un front haut, une expression d'homme qui connaît le secret des choses qui soignent et qui guérissent était inoccupé, tout seul, alors je me précipitai vers lui. « Je voudrais, je voudrais juste… » Il sursauta. «Pardon, veuillez attendre votre tour, je m'occupe de cette dame-là. Se releva prestement une dame que je n'avais pas vue, puisqu'elle était accroupie derrière un présentoir d'huiles anti-âge (« au rayon des médicaments, pourtant, oui, des médicaments ! et mon aspirine, alors ! » sanglotait ma pauvre tête » ) qui tendit au pharmacien une boite dont il tira un flacon de liquide brunâtre. Je reculai, elle lui fit face, calant au creux de son coude gauche un petit bichon qui me grognait dessus, et dit à l'homme de science : « Oui mais cette huile, là, elle ne va pas me graisser la peau ? »
– Oh, non, répondit le pharmacien, qui, en manière de démonstration, se vaporisa aussitôt un jet de liquide parfumé sur la face interne du poignet… ça ne graissera pas, parce que, voyez-vous, c'est une huile sèche !
Six ans d'études pour en arriver là….
Hortense AA