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  Maryvonne a frappé à ma porte à l'heure du café. C'est une de mes voisines, elle a soixante-dix ans. A son air bougon, à son front plissé, à la façon dont elle traînait les pieds, j'ai su que quelque chose la chagrinait. 
     Je l'ai complimentée pour sa nouvelle coiffure, elle m'a ronchonné qu'elle n'en n'était pas satisfaite. J'ai ouvert un paquet de ses biscuits favoris pour qu'elle sache par là que j'étais disposée à l'écouter attentivement.

«Vous avez bien vu, m'a-t-elle déclaré tout de go, que mes cheveux ne sont pas comme d'habitude ! » 

Je lui ai assuré qu'en effet sa coupe était élégante, qu'elle lui donnait un doux visage, et qu'elle devait être facile à remettre en plis le matin.

«Oui, a-t-elle rétorqué, mais ce n'était pas une comme ça, que je voulais ! C'est à cause de ma fille, qui n'a pas voulu m'emmener chez Virginie ! »

     Je lui ai rappelé que l'avant-veille, si j'avais moi aussi refusé de l'emmener au bourg, c'est que j'en revenais justement, et qu'une heure auparavant je lui avais proposé ce service. 
«à l'instant que vous m'avez dit, voyons, je ne pouvais pas prévoir que je devrais aller à la coiffeuse ! » Envie irrépressible, frénésie de frisettes ? Et pourquoi Virginie Coiffure, forcément elle, et jamais une autre ?

     Elle m'a toisée avec pitié, en tournant lentement la cuillère dans la tasse à café. Ignorais-je qu'Angèle Dumesnil, dont elle était cousine par la belle-soeur du frère de son défunt mari et petite nièce par son oncle Auguste Monnerie, avait trépassé le jeudi précédent, et que le Ouest France n'arrive quotidiennement chez elle et moi qu'en début d'après–midi ? Pouvais-je imaginer qu'elle n'envisageât point d'assister aux obsèques, rendues au village voisin ? Avertie par voie de presse au dernier moment, comment aurait-elle pu planifier une séance de coiffure en un temps raisonnable assez pour n'importuner personne ? Pourquoi se serait-elle privée du plaisir d'un grand bel enterrement, des rencontres et retrouvailles qui s'y adjoignent, des festivités, des longues heures de parlottes et de ripailles qui l'agrémentent ? Et comment concevoir de se montrer en telle société sans avoir sacrifié aux indérogeables rituels de toilette et de coiffure ? Quand sa fille lui avait dit fermement « Je dois aller à la Ville, et ce sera donc le coiffeur de la Ville ou rien », il avait bien fallu obtempérer.

  D'une voix sourde, tremblante, avec des accents de rancoeur et des gestes d'énervement, Maryvonne m'a confié sa honte : toutes ses copines étaient là, toutes étaient passées par les mains expertes de Virginie et de ses deux apprenties, toutes en étaient ressorties bouclées, teinturlurées à l'identique, casquées de laque solide, exhalant le même parfum, et elle, elle... elle était l'unique, ce jour-là, à faire la différente ! 
  L'idée que les autres puissent penser que l'expression de cette différence résultait d'un désir, d'une volonté, de quoi que ce fût d'intentionnel, lui tordait le coeur. Les semblablement coiffées l'ont scrutée, épiée, ont échangé des clins d'oeil avertis, chanté le deuil, loué la disparue et philosophé sur la fragilité de toute vie humaine, mais nulle commère n'a commenté la forme et l'agencement des bouclettes blanches de Maryvonne qui s'est abîmée dans le sentiment d'un désastre incommensurable.


    C'est à pied que ma voisine est revenue chez elle, à pied, triste et furieuse, rythmant sa marche d'imprécations jetées à la terre entière, et marmonnant des suppliques mêlées de formules pieuses à l'égard de la morte, de cette Angèle Dumesnil devenue un ange du Bon Dieu présentement, légère enfin, débarrassée de ses soucis, de sa phlébite, de sa tumeur au ventre, et dotée par Virginie Coiffure, pour son ultime voyage, d'une vraie, éternelle, permanente indéfrisable.



                                                            Hortense AA