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Edvard Munch, le cri.

     
         
 

      Le supermarché de Trigny-Merilan brûla presque intégralement la nuit du 26 au 27 juin 1994. Le 28 au soir, les gendarmes arrêtèrent les coupables, deux garçons de seize ans. Impossible d'obtenir quelque explication : ils voulaient juste s'amuser. Le juge ne trouva pas cela amusant, et les gratifia de trois mois de travaux d'intérêt général. Franck et Aurélien arrosèrent et désherbèrent les parterres communaux tout l'été, en subissant chaque jour les remontrances de leur famille.
       Quatre ans plus tôt, Franck et Aurélien avaient vécu dans ce supermarché le moment plus affreux de leur existence. A la sortie du collège, ils s'étaient donné rendez-vous au rayon cycles du magasin, pour essayer des rollers et bricoler leurs VTT. Ils avaient noté des références, des prix, sur un petit carnet, tout en mangeant des Mars que Franck avait pris le matin dans le placard de sa cuisine. En passant par la sortie sans achat, ils se firent arrêter par le vigile qu'ils suivirent sans appréhension, puisqu'ils étaient innocents. Ils furent entraînés dans un couloir obscur, puis poussés dans un bureau sans fenêtre, éclairé par une ampoule faiblarde qui pendait nue au dessus d'une table sale. Les murs étaient couverts de posters, d'affiches, avec ceci de commun : ce n'étaient que représentations de scènes d'interrogatoires, de torture, de gros plans de visages déformés par la douleur, la terreur. Le vigile joua le grand jeu, menaça les gamins des pires sévices, leur souffla au visage son haleine puant le vin rouge, et comme ils s'entêtaient à nier le vol des Mars et d'un Bic bleu, il les menotta au tuyau du radiateur et les abandonna ainsi plus d'une heure. Franck et Aurélien, recroquevillés, terrorisés, croyaient leur dernière heure arrivée. Ils étaient tombés, à n'en pas douter, entre les mains d'un fou sadique qui allait les faire crever à petit feu, les étriper et pire encore. Coincés comme ils l'étaient, les bras tordus, ils ne pouvaient détacher leur regard d'une horrible figure qui remplissait la page déchirée d'un magazine, punaisée sur le mur à vingt centimètres de leur front: un visage à peine humain, illustration de l'angoisse la plus puissante qui soit, entouré de deux mains, la bouche béante en forme de O, sur un fond de ciel sanglant.

       En Juillet 2004, Franck vit dans un hebdomadaire à grand tirage ce même visage, comme sorti vivant de l'incendie et hurlant entre ses mains.

       Le Dimanche 22 août, au Musée Munch d'Oslo, deux inconnus cagoulés volèrent deux tableaux. Ils abandonnèrent les cadres, puis la voiture, puis l'un des tableaux, et, le lendemain, ils brûlèrent Le cri, d'Edvard Munch, sur une aire d'autoroute.

                                                                              Hortense AA