À l'angle de la rue Rouget et de la place Saint Joseph, il y a une librairie. Elle fut longtemps la plus fournie de la ville en ouvrages scolaires et universitaires, nourrissant quatre générations d'épiciers en lettres replets et louchons, elle s'étiola jusqu'à presque disparaître, faute d'avoir su s'accommoder des changements de mode et de la concurrence de la FNAC. Elle trouva une espèce de seconde jeunesse après que le dernier libraire ait mis bas les cloisons, repeint de blanc les plafonds sales, entassé comme au souk des monceaux de livres d'Art, d' éditions simili luxe, de faux " beaux livres " à prix tellement réduit qu'on se demande si, à l'instar des pur sang de course qui finissent leur vie à la boucherie vendus au prix de la viande, ceux-là ne sont pas évalués à l'aune d'un coût minimum indexé sur le seul poids du papier.
Je vais là-bas pour acheter des livres d'occasion aux prix étonnamment bas, de vieux polars, des science-fiction oubliés. Les tenanciers-libraires sont malgracieux, désagréables. Je ne les regarde pas en face quand je paie. L'été, ils étalent leurs tréteaux sur la moitié de la place, jusqu'aux bancs de fonte verte. Ils ont régulièrement des problèmes avec les clodos du quartier qui squattent le lieu obstinément. Cette place offre des toilettes publiques, un point d'eau, quatre bancs, des bosquets et deux réverbères, une vraie place de luxe pour SDF avec chiens. Forcément, les cadavres de bouteilles, les clébards qui jappent des heures durant et chient partout, les cartons au sol avec des têtes qui dépassent, font se détourner les passants. Alors, les libraires gueulent.
Pourtant, la veille de Noël, j'ai vu des gens, des acheteurs lecteurs, prendre la défense de deux petits clodos pas très appétissants, qui, après avoir fouillé dans la poubelle et tenté d'y prélever quelques livres au rebut, se faisaient pousser , traîner, sans ménagement. Mais, se plaignait le bonhomme, déjà qu'ils vivent là jour et nuit, qu'ils nous font fuir la clientèle, on va pas leur donner de la lecture, en plus ! Refoulés jusqu'au banc le plus éloigné de la devanture, ils se sont tassés l'un contre l'autre, tirant des doublures de leur parka des morceaux de livres de poche qu'ils s'échangeaient après feuilletage. Les clients de tout à l'heure, après leurs achats, venaient vers eux, discutaient quelques instants, et j'en ai vu qui leur offraient un livre.
Charité littéraire observée ainsi, pour la première fois de ma vie.
Hortense AA