Gide écrivait : « La nouvelle est faite pour être lue d'un coup, en une seule fois.»
— Je ne lis pas, je n'ai pas le temps. Les romans nouveaux coûtent cher. Les bibliothèques sont loin et toujours fermées. J'ai trop de travail. Je lirai après, quand ma vie sera moins grise, quand je serai moins fatigué.
—Veux tu une histoire ? Avec un début, une fin, une belle histoire qui laisserait son empreinte à tes pensées d'avant le sommeil, pour t'offrir de jolis rêves ?
— Qui te parle de dormir ? Je préférerais quelque chose d'amusant, vigoureux !
— Comme celle du type qui a coincé une cassette porno dans le magnétoscope familial et qui n'ose pas porter l'appareil, encore sous garantie, au magasin de la petite ville dans laquelle il habite ? Sa femme et ses enfants s'impatientent, et je ne te raconte pas la fin... C'est dans Tout à l'ego, de Benacquista, tu verras, c'est drôle !
— Et dans le genre dépaysant, bien écrit, tu me raconterais quoi ?
— Concours de beauté masculine aux cimes maudites , d'Ismaïl Kadaré ! Imagine un peu, dans les montagnes albanaises, un étrange concours de beauté réservé aux hommes !... Tu voyages vraiment dans un autre univers quand tu embarques dans ce recueil, et tu en restes étonné, l'ombre du grand Homère n'est pas loin,...
Gide écrivait : « La nouvelle est faite pour être lue d'un coup, en une seule fois.» En cela, elle est une petite parenthèse souriante dans le temps, mais rien n'empêche de s'en offrir un bouquet, un panier garni, un florilège. S'il y a des romans dits « de gare », il y a des nouvelles « de bus.» Noires, cruelles, celles de Patricia Highsmith ( Le rat de Venise ), sont presque un classique. Goûte-les, tu ne regarderas plus de la même façon tes animaux familiers. Il se peut même que le hamster de ton fils, le chien de ton voisin ou le cafard entrevu derrière la baignoire, te donnent des instincts de meurtre ou de longs cauchemars !
Sur le Web, si tu t'aventures et chemine dans Bon à tirer tu trouveras un grand choix de textes courts. (Entre autres, une très jolie nouvelle fantastique de Béatrix Beck, Louis.)
Andrea Camilleri, lui, te fournit presque un abonnement : Un mois avec Montalbano, trente récits de cinq à vingt pages qui sentent bon la Sicile et se dégustent comme la cuisine de ce policier lecteur, bien loin de ces héros loosers au sexe triste, mal rasés, ternes comme les murs de leurs banlieues, qui ont envahi nos séries noires... .Les livres de Camilleri m'ont tous donné faim !
Les récits courts permettent d'essayer des auteurs dont on hésiterait à entamer les gros romans, et de les découvrir sous un angle différent, plus facile. Je conseillerais bien aux amateurs de Stephen King la première des Nouvelles orientales, de Marguerite Yourcenar : Comment Wang fô fut sauvé ou, de Balzac La grande Bretèche ,(un assassinat lent et terriblement cruel). Je recommanderais volontiers à ceux qui parlent avec dédain de Stephen King D ifférentes saisons , pour L'évadé , ou mieux encore L'automne de l'innocence , long récit qui m'a mis les larmes aux yeux tant y sont mêlés la vulnérabilité de l'enfance, des jeux et des rêves partagés, la force des mauvais penchants de l'homme et la brutalité de la vie qui casse les plus fragiles.
La nouvelle est-elle un genre mineur quand elle se fait aussi philosophique, savante, que celles de Borges ? ( Fictions ) Ou bien quand elle commence ainsi : Le peintre Klingsor, qui avait atteint sa quarante-deuxième année, vécut le dernier été de son existence dans ces régions méridionales avoisinant Pampambio, Careno et Laguno, auxquelles il était attaché depuis longtemps et où il avait déjà séjourné à plusieurs reprises. C'est là qu'il conçut ses dernières toiles, libres interprétations du monde des apparences, peintures étranges, lumineuses, et pourtant assourdies comme un rêve, avec des arbres tourmentés et des maisons pareilles à des végétaux ....
Dans Le dernier été de Klingsor Hermann Hesse pose le doigt sur le coeur vibrant de la création. Il parvient à si bien te faire voir avec ses mots, que, quelques temps après, tu ne te souviens plus si tu as lu un texte ou vraiment vu les tableaux de Klingsor.
Tout écrivain, ou presque, a écrit des nouvelles. Certains, même, beaucoup. Tchekhov, par exemple. On se laisse mener par sa prose valsante, et on se sent vaguement mélancolique. C'est beau, c'est beau, qu'en dire d'autre ? Et que dire après ?
— Où vas-tu ?
— En Crimée... c'est à dire dans le Caucase.
— Ah ? pour longtemps ?
— Je ne sais pas
Elle se lève et, avec un sourire glacé, sans me regarder, me tend la main.
Je voudrais lui demander : « alors, tu ne seras pas à mon enterrement ? » mais elle ne me regarde pas, sa main est froide, comme morte....
...Non, elle ne s'est pas retournée. Sa robe noire m'est apparue une dernière fois, ses pas se sont évanouis... Adieu, mon incomparable ! *
* Une banale histoire, dans Le Duel et autres nouvelles, Tchekhov.
Toutes les nouvelles et récits que je cite existent en édition de poche, sauf Un mois avec Montalbano, de Camilleri (publié chez Fleuve noir), La grande Bretèche, de Balzac. (Je l'ai lu personnellement dans une anthologie Planète : Les chefs-d'oeuvre du crime ) et Concours de beauté masculine aux cimes maudites , d'Ismaïl Kadaré (chez Stock)
On trouvera de quoi se distraire en ligne dans l'excellent webzine Bon à tirer , ainsi que dans la bibliothèque électronique de Lisieux.
Hortense AA