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Repiquages

 

     festins secrets Pierre Jourde   

 

Robert WALSER: Nouvelles du jour

En décembre, trois journaux d'écrivain: Virginia WOOLF, Franz KAFKA, Maurice G.DANTEC

Paul VINCENSINI:petits poèmes

Agota KRISTOF: L'analphabète

Majnun LAYLA: Je nous vois

René DEPESTRE: L'orgasme idéal

Marguerite DURAS: chronique

Guy GOFFETTE: Printemps bleu

Nazim HIKMET: L'optimiste

COLETTE: Journal à rebours

Pierre JOURDE: Festins secrets

Georges PEREC: La disparition

Alexandre VIALATTE: Chronique des H et des Y

Erri de LUCA: Trois chevaux

Nelly kAPLAN: Le réservoir des sens

Tom SHARPE: Quelle famille!

Robert BURTON: Anatomie de la mélancolie

Yves BONNEFOY: L'adieu

Lynda GUILLEMAUD: Bréhat

En Juin, trois journaux d'écrivain: Annie Erneaux, Michel Tournier, Renaud Camus

Hervé LAROCHE: Dictionnaire des clichés littéraires

Jean MALRIEU: La vallée des rois

René-Guy CADOU: Refuge pour les oiseaux

Raymond QUENEAU: L'instant fatal

Yvon Le MEN: Une question d'habitude

Esprit, es-tu là ? Conte Du pays gallo

 

             
   

Pierre JOURDE: Festins secrets

   
             
 

 

   Dans le carré de la salle des professeurs, où tu pénètres enfin, on rassemble déjà les feuilles dans les sacoches. Les lampes déposent des pellicules de lumière froide sur les murs. La pièce, à force d'être travaillée d'irréalité, a fini par échapper aux lois de l'optique qui régissent le monde ordinaire. Elle se recroqueville et rentre en elle-même, avec ses cendriers, ses tasses de café sales, ses affiches syndicales, ses placards administratifs où se déploient des phrases précautionneuses. Par un trou invisible au centre de la salle s'écoule et se perd le sens des mots.
  Corps tristes des vieux soutiers de la pédagogie. Ce qu'ils ont pu traverser comme avanies, essuyer de huées, en amers paquets, plein la gueule. La plupart sont allés d'escale en escale avant d'échouer là, un peu tremblants dans le ressac des griefs. Il y a les tendres aussi, et les pimpants, dopés à la psychologie de l'adolescent. Ça ne les empêche pas d'avoir le trac, de se serrer comme les autres autour de la chaleur du café. Ils tentent de se reconstituer au lait de la tendresse humaine. Il fait vert. De l'ennui encrasse les trous mal rebouchés, et de la peur, en suspension dans la lumière morne.
  Cris, voix tonitruantes autour de la cabine close de la salle des profs. Pas seulement des appels ou des rires : hurlements modulés, phrases psalmodiées sur un ton suraigu, hululements, parodies d'on ne sait quoi. On dirait que tout le bâtiment, dont les portes battent à présent en permanence, dont les murs résonnent de coups sourds, est le théâtre d'une vaste bouffonnerie. Et puis, la sonnerie.
   Il faut monter les deux étages, jusqu'à la salle 207. Une masse indistincte de garçons stationne dans le couloir. La 3' B. Quelques spécimens particulièrement énormes s'agglutinent autour de la porte. Ils n'ont pas l'air conscients de ta présence. Tu as l'air d'un rongeur tentant de se faufiler parmi de grands carnassiers. Un Noir immense intervient dans de grandes démonstrations de politesse, c'est m'sieur le professeur, laissez passer m'sieur le professeur, excusez-les, hein, m'sieur le professeur, excusez-les, c'est des vrais sauvages, des cailleras. On l'avait pas vu, quoi, il est pas très gros, on croyait qu'ils nous en enverraient un plus gros, cette fois-ci. Des cailleras, m'sieur, des cailleras, faut pas faire attention.

  La serrure ne réagit pas. Ça dure. La transpiration coule dans ton cou. Autour de toi, les hypothèses farfelues, les conseils se multiplient, donnés sur un ton exagérément serviable, ou beaucoup trop sérieux. Parfois, dans la masse, part une métaphore obscène (putain, mais faut la lui mettre jusqu'au fond, allez m'sieur, enfoncez-lui bien votre machin - des cailleras, m'sieur, je vous l'avais dit, faites pas attention). Enfin, au prix d'une poussée plus brutale, ça fonctionne. Triomphe, compliments clownesques. Tu es une bête, un vrai cador, sache-le.
   Entrer, poser son sac. Avec la conscience aiguë, douloureuse de chaque geste. Chacun d'entre eux révélant l'intime maladresse. Et puis regarder, prendre conscience de ce qui se trouve là, dans la chaleur excessive de la salle vibrante et close, qui fait glisser un reptile de sueur amère entre tes épaules. Son incongru de ta voix au milieu du bruissement ininterrompu des rires, des conversations, des chocs d'objets sur le carrelage. On te laissera là pour le moment, débrouille-toi un peu, après tout.


 

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