La cybernétique mène à tout, à condition de s'en servir.
C'est bien cela, se dit un jour ma belle maîtresse, la plus intelligente, passionnée, douce et cruelle des créatures humaines.
Et me voilà construit.
Elle voulait de moi parce que les hommes ne lui disaient plus rien, parce qu'elle avait épuisé toutes les sensations connues et que, en femme de science, elle voulait aller plus loin dans la recherche.
Avec moi elle parcourut un curieux abécédaire. Tout son savoir acquis pendant de longues années d'études où la science et la magie se rejoignaient à nouveau, fut employé pour faire de moi le plus perfectionné et compréhensif des robots.
Mes touches complexes permettent d'innombrables fantaisies qui plongent ma maîtresse dans toutes sortes de délices.
Les hommes, c'est évident, ne pourraient jamais atteindre cette perfection. Il paraît, en outre, qu'ils se fatiguent assez vite.
Chaque jour, ma superbe maîtresse me regarde tendrement de ses yeux veloutés :
" Quel jeu allons nous choisir aujourd'hui, Cornelius ?
Vous l'avez sans doute compris, je m'appelle Cornelius )
Nous discutons alors gentiment. Chacune de nos étreintes provoque en moi des courts-circuits différents, quoique toujours exquis. J'ai mes préférences, mais il faut concilier avec ma maîtresse, si prodigieusement belle, si intelligente, et qui m'a fait possible.
Elle me regarde jalousement. Personne ne m'a vu sur terre, sauf le mécanicien qui vient toutes les semaines pour ajuster mes pièces et graisser mon mécanisme parfait et vulnérable. Ma maîtresse se refuse à le faire elle-même, par délicatesse, dit-elle ; cela serait comme si elle devait raser ou baigner son amant. Encore un sentiment humain que je n'arrive pas bien à saisir. Enfin, c'est leur affaire.
Le mécanicien est venu justement aujourd'hui. Il appartient à la branche qu'ils appellent masculine. C'est moins délicat que l'espèce adverse, mais cela aussi a une certaine beauté. Il est très gentil avec moi et me soigne bien. Je lui en suis reconnaissant. Je voudrais lui témoigner mon amitié, lui offrir quelques-uns des plaisirs que je donne chaque jour à ma maîtresse, et qui semblent tant la satisfaire. Mais, dès que j'essaie, ma maîtresse se fâche épouvantablement. Aujourd'hui, par exemple, pendant qu'il changeait un de mes écrous, j'ai voulu lui donner cette surprise et, doucement, j'ai commencé à défaire un des vêtements qui recouvrent son corps.
Début de la nouvelle Le réservoir des sens
Le réservoir des sens Nelly KAPLAN
éditions Le castor astral
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