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Robert WALSER: Nouvelles du jour
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Repiquages |
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Marguerite Duras: Chronique d'un jour de pluie |
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Je crois que je vais écrire à propos de la pluie. Il pleut. Depuis le quinze juin il pleut. Il faudrait écrire pour un journal comme on marche dans la rue. On marche, on écrit, on traverse la ville, elle est traversée, elle cesse, la marche continue, de même on traverse le temps, une date, une journée et puis elle est traversée, cesse. Il pleut sur la mer. Sur les forêts, la plage vide. Il n'y a pas les parasols même fermés de l'été. Le seul mouvement sur les hectares de sable, les colonies de vacances. Cette année ils sont très petits il me semble. De temps en temps les moniteurs les lâchent sur la plage cela afin de ne pas devenir fous. Ils arrivent en criant, ils traversent la pluie, ils courent le long de la mer, ils hurlent de joie, ils se battent avec le sable mouillé. Au bout d'une heure ils sont inutilisables, alors on les rentre, on les fait chanter Les lauriers sont coupés. Sauf un, un qui regarde. Tu ne cours pas ? Il dit non. Bon. Il regarde les autres chanter. On lui demande : Tu ne chantes pas ? Il dit non. Puis il se tait. Il pleure. On lui demande : Pourquoi tu pleures ? Il dit que s'il le disait on ne comprendrait pas ce qu'il dirait et qu'il est donc inutile qu'il le dise. Il pleut sur les Roches noires, les coteaux argileux des Roches noires, cette argile partout percée de sources douces et qui peu à peu avance, glisse vers la mer. Oui, il y a dix kilomètres de ces collines d'argile sorties des mains de Dieu, de quoi construire une cité de cent mille habitants, mais voilà, pour une fois, non, ce n'est pas possible. Il pleut donc aussi sur le granit noir et sur la mer et il n'y a personne pour voir. Sauf l'enfant. Et moi qui le vois. L'été n'est pas arrivé. A sa place ce temps qu'on ne peut pas classer, dont on ne peut pas dire quel il est. Dressé entre les hommes et la nature il est une paroi opaque faite d'eau et de brouillard. Qu'est-ce que c'est encore que cette idée, l'été ? Où est-il tandis qu'il tarde ? Qu'était-il tandis qu'il était là ? De quelle couleur, de quelle chaleur, de quelle illusion, de quel faux-semblant était-il fait ? La mer est dans les embruns, enfouie. On ne voit plus Le Havre ni la longue procession des pétroliers arrêtés devant le port Antifer. Aujourd'hui la mer est mauvaise sans plus. Hier il y avait de la tempête. Loin, elle est parsemée de brisures blanches. Près, elle plainement blanche, blanche à foison, sans fin elle dispense de grandes brassées de blancheur, des embrassements de plus en plus vastes comme si elle ramassait, emportait vers son règne une mystérieuse pâture de sable et de lumière. Derrière cette paroi la ville est pleine, enfermée dans les locations, les pensions grises des rues à l'anglaise. Seuls mouvements, ces traversées éblouissantes des enfants qui déferlent de la colline dans des cris sans fin. Depuis le 1er juillet la ville est passée de huit mille à cent mille habitants, mais on ne les voit pas, les rues sont vides. On murmure : Il y en a, ils repartent, découragés. Le commerce tremble, depuis le 1er juillet ici les prix n'avaient fait que doubler, en août ils triplent, s'ils partent qu'allons-nous devenir ?
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