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Repiquages

 

 

Robert WALSER: Nouvelles du jour

En décembre, trois journaux d'écrivain: Virginia WOOLF, Franz KAFKA, Maurice G.DANTEC

Paul VINCENSINI:petits poèmes

Agota KRISTOF: L'analphabète

Majnun LAYLA: Je nous vois

René DEPESTRE: L'orgasme idéal

Marguerite DURAS: chronique

Guy GOFFETTE: Printemps bleu

Nazim HIKMET: L'optimiste

COLETTE: Journal à rebours

Pierre JOURDE: Festins secrets

Georges PEREC: La disparition

Alexandre VIALATTE: Chronique des H et des Y

Erri de LUCA: Trois chevaux

Nelly kAPLAN: Le réservoir des sens

Tom SHARPE: Quelle famille!

Robert BURTON: Anatomie de la mélancolie

Yves BONNEFOY: L'adieu

Lynda GUILLEMAUD: Bréhat

En Juin, trois journaux d'écrivain: Annie Erneaux, Michel Tournier, Renaud Camus

Hervé LAROCHE: Dictionnaire des clichés littéraires

Jean MALRIEU: La vallée des rois

René-Guy CADOU: Refuge pour les oiseaux

Raymond QUENEAU: L'instant fatal

Yvon Le MEN: Une question d'habitude

Esprit, es-tu là ? Conte Du pays gallo

 

     
 

Agota KRISTOF: L'analphabète

 
   

        

 Je lis. C'est comme une maladie. Je lis tout ce qui me tombe sous la main, sous les yeux : journaux, livres d'école, affiches, bouts de papier trouvés dans la rue, recettes de cuisine, livres d'enfant. Tout ce qui est imprimé.
     J'ai quatre ans. La guerre vient de commencer. Nous habitons à cette époque un petit village qui n'a pas de gare, pas d'électricité, ni l'eau courante, ni le téléphone.
     Mon père est le seul instituteur du village. Il enseigne à tous les degrés, du premier au sixième. Dans la même salle. L'école n'est séparée de notre maison que par la cour de récréation, et ses fenêtres donnent sur le jardin potager de ma mère. Quand je grimpe à la dernière fenêtre de la grande salle, je vois toute la classe, avec mon père devant, debout, écrivant au tableau noir.
La salle de mon père sent la craie, l'encre, le papier, le calme, le silence, la neige, même en été. 
La grande cuisine de ma mère sent la bête tuée, la viande bouillie, le lait, la confiture, le pain, le linge mouillé, le pipi du bébé, l'agitation, le bruit, la chaleur de l'été, même en hiver.
     Quand le temps ne nous permet pas de jouer dehors, quand le bébé crie plus fort que d'habitude, quand mon frère et moi faisons trop de bruit et trop de dégâts dans la cuisine, notre mère nous envoie chez notre père pour une « punition ».
     Nous sortons de la maison. Mon frère s'arrête devant le hangar où l'on range le bois de chauffage :
— Je préfère rester ici, je vais couper du petit bois.
— Oui, mère sera contente.
     Je traverse la cour, j'entre dans la grande salle, je m'arrête près de la porte, je baisse les yeux. Mon père dit :
—Approche
     Je m'approche. Je lui dis dans l'oreille :
— Punie... Ma mère...
— Rien d'autre ?
      Il me demande « rien d'autre ? » parce que, parfois il y a un billet de ma mère que je dois donner sans rien dire, ou bien il y a un mot à prononcer : « médecin » ,   « urgence », et parfois seulement un chiffre : 38 ou 40. Tout ça à cause du bébé qui a tout le temps des maladies d'enfance.
Je dis à mon père :
— Non, rien d'autre.
Il me donne un livre avec des images :
— Va t'asseoir.

     Je vais au fond de la classe, là où il y a toujours des places vides derrière les plus grands.
  C'est ainsi que, très jeune, sans m'en apercevoir et tout à fait par hasard, j'attrape la maladie inguérissable de la lecture.





            Agota KRISTOF *** L'analphabète *** ( éditions ZOE )