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Repiquages

 

 

 


En décembre, trois journaux d'écrivain: Virginia WOOLF, Franz KAFKA, Maurice G.DANTEC

Paul VINCENSINI:petits poèmes

Agota KRISTOF: L'analphabète

Majnun LAYLA: Je nous vois

René DEPESTRE: L'orgasme idéal

Marguerite DURAS: chronique

Guy GOFFETTE: Printemps bleu

Nazim HIKMET: L'optimiste

COLETTE: Journal à rebours

Pierre JOURDE: Festins secrets

Georges PEREC: La disparition

Alexandre VIALATTE: Chronique des H et des Y

Erri de LUCA: Trois chevaux

Nelly kAPLAN: Le réservoir des sens

Tom SHARPE: Quelle famille!

Robert BURTON: Anatomie de la mélancolie

Yves BONNEFOY: L'adieu

Lynda GUILLEMAUD: Bréhat

En Juin, trois journaux d'écrivain: Annie Erneaux, Michel Tournier, Renaud Camus

Hervé LAROCHE: Dictionnaire des clichés littéraires

Jean MALRIEU: La vallée des rois

René-Guy CADOU: Refuge pour les oiseaux

Raymond QUENEAU: L'instant fatal

Yvon Le MEN: Une question d'habitude

Esprit, es-tu là ? Conte Du pays gallo

 
 

Robert Walser: Nouvelles du jour

 
   
 

 

   Ici, on critique

 

 

  Je suis modeste, je ne suis pas du tout prétentieux et ne suis ni orgueilleux, ni emphatique. Ce n'est que timidement que je me risque à critiquer un livre qu'un éditeur a eu la courtoisie de m'envoyer; mais aussitôt que je m'y mets, je me figure que je suis assis dans un fauteuil club. La tâche que j'assume avec abnégation me jette dans une humeur directoriale. D'ailleurs, faut-il qu'un docteur ès lettres ressemble à un dictateur culturel? Suis-je peut-être un facteur de pouvoir, à présent?

Déplorant l'omission, à tel et tel endroit, de la numérotation des pages, je commence par m'en prendre à l'imprimeur, personne ne s'y trompe; ensuite, alors que je me donne toute la peine du monde pour me remémorer le contenu du livre et constate que tout effort dans ce sens reste vain, je souris de l'auteur, l'écrasant du regard comme du sommet d'une montagne. D'autres critiques l'ont fait avant moi; je m'inscris dans le sillage de mes devanciers. L'auteur aura commencé de se douter que je m'éprouve supérieur à lui. Suis-je semblable à un jardin dans lequel fleurissent les petites fleurs de la suffisance et du mépris? Ce semble bien être le cas. En ce moment, il y a quelque chose en moi qui à force de rire touche presque à la félicité, et pourquoi cette joyeuse humeur? Faut-il le révéler? Ce serait peut-être plus piquant de le garder pour moi; mais comme la franchise, dit-on, entre pour une bonne part dans ce qu'on appelle le bon ton, j'avouerai sans barguigner que l'ardeur dont fait preuve l'auteur du produit en question me divertit. Je suis bien au-dessus de son zèle, car j'écris ces lignes dans une oisiveté délicatement parfumée qui me rend capable d'une sensibilité très subtile. J'ai lu le livre plus rapidement qu'il a dû être écrit. La vitesse avec laquelleje l'ai dégusté ressemblait à une sifflante accalmie, à une flèche suspendant son vol. Lire lentement exige un effort autrement plus grand qu'un rapide rase-mottes au-dessus des pages, qui est une sorte de confortable pis-aller. Deux ou trois phrases, soit dit en passant m'ont plu à l'exmême pendant ma course à travers les champs, les bois et les labours du livre. Voici un aveu sincère dont je me félicite. Mais à présent, attention, voici tout le sérieux de la critique: le scripteur de ce livre rapplique avec une femme qui se caractérise par un manque d'intérêt indiscutable. Je savoure l'arôme d'un havane tout en m'enhardissant à relever que l'auteur s'imagine complaisamment savoir ce qu'est l'amour. Avec un essoufflement typique, avec l'énergie ridicule d'un complet ignare, il court, trébuche ou s'étale dans une peinture des passions que pour ma part, d'un geste péremptoire, je déclare testée. Puisse-t-il ne plus jamais prendre la plume, puisse-t-il au plus vite s'initier au métier de cantonnier en service et couler ses jours dans l'insignifiance la plus complète, fût-ce dans un paletot complètement troué. Je me plais à le croire capable de brandir un marteau, de porter un sac, de pousser une brouette, de manier la pelle ou d'enfoncer un pieu dans le sol, l'élu, qui ouvrira de grands yeux quand il lira cette critique de fer. Sans aucun doute, ce crétin si supérieurement intelligent a versé des gouttes de sueur en fabriquant son douteux chef d'oeuvre, qui doit avoir été écrit avec une fourche, si le lecteur me passe ce terme, plutôt qu'avec une plume. Parvenu au tenue de ma lecture, j'ai été pris d'un malaise qui a failli me terrasser. C'est avec peine que j'ai réussi à reprendre ma position L'auteur peut fort bien être un homme doux et aimable de sa personne; son livre en revanche est aussi brutal que la gifle qu'il applique au bon goût.
Je trouve que pour un faiseur de livre, il est plus important d'être une belle âme que de prétendre avoir raison le plus souvent possible; et qu'un vrai poète connait les femmes et l'amour mieux que quiconque, et que le comble du tact quand on écrit une histoire d'amour, c'est de l'inventer autant qu'il est possible.

 

 Robert Walser Nouvelles du jour   éditions  ZOE

 

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