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Madeleine marchait vers lui. Il l'attendait, immobile. Sur le quai les voyageurs s'attelaient aux valises, collaient l'oreille à leur portable, s'embrassaient.
Le Secours Populaire de la Seine Saint Denis organisait des vacances à la campagne pour les enfants qui ne pouvaient quitter leur cité faute d'argent. Quatre années de suite Madeleine vint chercher Moussa à la gare de Rennes pour l'emmener à la ferme.
Il n'avait que cinq ans la première fois. Chez lui, il n'utilisait pas l'ascenseur tout seul, il ne descendait pas jouer au pied des tours. Il croyait que les champs et les vaches n'existaient que dans les films à la télévision, ou dans les albums de la bibliothèque scolaire.
Ce jour-là, il serrait dans sa main crispée sa première dent de lait. Le matin même, elle ne tenait plus que par un fil de chair et, bien qu'il évitât d'y poser la langue, tant il était effrayé à l'idée de voir se détacher de lui une partie de son corps, elle avait rompu sa frêle amarre et s'était promenée dans sa bouche comme un noyau de cerise. La convoyeuse qui l'accompagnait pendant le trajet lui avait dit : " garde-la bien, surtout. Tu la montreras à ta famille de vacances, puis tu la mettras ce soir sous ton oreiller, et, tu verras, une petite souris passera te la chiper. Si tu as de la chance, elle te donnera un cadeau ou une pièce d'un euro, en échange ". Quand il était arrivé chez Madeleine, il avait aussitôt demandé à voir son lit, à cause de la dent. En vérité, il avait grand-peur de cette petite souris qui venait dans le noir quand les humains dormaient. Durant la visite de la ferme, il ne pensa qu'à elle et décida de ne pas fermer l'œil de la nuit.
Tout le monde avait été gentil, très gentil. Le personnage le plus impressionnant de cette famille était Armand, un aïeul qui ressemblait au Merlin des légendes, beau vieillard fier et paisible au visage tout plissé de rides sombres, avec de gros sourcils blancs, des cheveux longs et bouclés. Madeleine était plus qu'énorme, ses seins s'affaissaient lourdement sur des ventres empilés comme des sacs de sable et tendaient à l'extrême la toile du tablier dès qu'elle se penchait. Le mari François, long, mince et courbé comme une banane, parlait peu et souriait toujours. Ils n'avaient pas d'enfants. Moussa aima aussitôt Madeleine, si chaleureuse, adorable ; elle penchait la tête , riait en lui parlant, le prenait par la main, lui offrait des cadeaux toutes les cinq minutes, des babioles, un stylo transparent avec de l'eau dedans, des paillettes multicolores et un petit bateau qui voguait au rythme de l'écriture, un harmonica, un parachutiste en plastique, des coloriages… Elle lui avait préparé un bain moussant crémeux comme de la Chantilly, et l'avait revêtu d'un pyjama Spider Man dans lequel il se trouvait l'air terrifiant.
Au bord de la nuit, seul dans sa chambre, l'enfant pleura en appelant sa mère à voix basse. Ses odeurs familières lui manquaient, les chamailleries de ses sœurs, le bruit des voisins… Tout était si différent, ici…. L'envie de faire pipi lui durcissait le ventre, mais la crainte de se lever le plaquait au fond du lit. Le plancher de la chambre craquait abominablement. Sur le palier, l'horloge avec son balancier de cuivre se dressait comme une dame sévère. Dehors, c'était la tempête et de méchants monstres soufflaient pour détruire la maison. L'un d'eux gonflait le rideau et s'apprêtait à ouvrir sa gueule dévoreuse d'enfants. C'est alors que le grand-père Armand entra à petit pas traînants dans la pièce sombre, s'assit au bord du lit, et conta une histoire d'oiseau bleu dont Moussa ne connut pas la fin, car l'oiseau l'avait emporté loin loin, sur les ailes du rêve….
Quatre longues années s'étaient écoulées depuis. Sur le quai, Moussa appréciait ces minutes d'attente.
Arrivé dans la grande salle, on le mesurerait, on s'extasierait sur son gain de taille. Il devrait tourner sur lui-même, relever ses manches, exhiber ses muscles, énumérer ses bonnes notes et donner des nouvelles de sa mère, ses frères et sœurs. Il se précipiterait dans la chambre, tout en haut. Là, il rassemblerait ses trésors des ans passés, son arc en bois de saule, sa baguette de coudrier, ses dessins, ses crayons de couleurs, il découvrirait les nouveaux livres, les revues que Madeleine aurait gardées pour lui tout au long de l'année… Il se réjouissait surtout de retrouver Armand. " Ton arrière grand-père t'aurait plu, lui avait souvent dit maman, il était exactement comme ce vieux là : dans le village, c'est lui qui racontait les histoires. On disait un griot, pour les hommes comme ça… Et les contes, il les tenait du père de son père, lui-même. Quand venait le soir, les habitants du village s'asseyaient sous le manguier, et là, le griot commençait par les devinettes, les récits de chasse, les légendes des bêtes de la savane, les contes simples pour les enfants, puis quand les enfants s'étaient endormis la vie des ancêtres célèbres, de leurs combats… Toute l'histoire de notre peuple, on la savait comme ça. "
Dès qu'il y avait un visiteur chez Madeleine — et les vieux de l'âge d'Armand s'entre visitaient souvent —, dès que les verres étaient sur la table, éteinte la télévision, c'était la fête des mots. Ah, il avait bien fallu s'y faire, à ces mots là ! On ne les entendait pas dans les écoles ! il y en avait des rugueux, des bizarres qu'on aurait dit à moitié aboyés, d'autres qu'on prononçait à voix basse et qui faisaient se tordre de rire les bonnes femmes, les " marraines ", comme disait Armand, et des tout vieux, ratatinés comme les pommes épaisses de peau et sucre acide à l'intérieur… Nous, on parle gallo, disait Madeleine. Dans ma famille de vacances, on parle gallo, répétait Moussa à son institutrice, alors qu'elle s'étonnait que l'enfant employât un vocabulaire davantage parent du Roman de Renart que du langage de la zône.
La voiture n'était pas la même, celle-ci sentait le neuf. Le front de Madeleine comptait plus de rides que l'an passé. La chatte Bessie avait mis bas sept petits le mois dernier, et comme c'était une chasseuse émérite, tous étaient déjà retenus, sauf un qui restait, brun-noir comme le charbon. Presque aussi noir de poil que Moussa, lui dit Madeleine qui devint plus grave : il ne faudrait pas fatiguer Armand, car il était bien faible. Malade de partout, usé, ajouta-t-elle, et bien heureux d'ouvrir les yeux ce matin encore, réclamant son enfant africain.
Il n'y avait pas de cuisine dans la ferme. La grande pièce du bas était cuisine toute entière, ou bien salon dans lequel il y aurait eu une cuisine, ou bien, ou bien… grande salle, où luisaient, au fond, des armoires qui montaient presque jusqu'aux poutres, avec de grosses virgules de cuivre cernant les serrures. Au plafond pendait une lampe ventrue, qui, parait- il, était fort ancienne. C'était un lieu exhalant des odeurs épaisses, puissantes. Café, bois brûlé, thym, fumet de la gibelotte de lapin, du pâté au four… Moussa déchiffrait l'historique de son absence en humant les senteurs mêlées. Il essayait d'y reconnaître celles des plats mijotés ici, dont les effluves empesaient les rideaux. Les odeurs n'étaient-elles, comme il l'avait appris à l'école, que des atomes, qui voguaient dans l'air telles d'invisible bulles de savon, et venaient chatouiller la mémoire en remontant par le nez jusqu'au cerveau, jusqu'au fond des souvenirs ? Moussa respirait, aspirait l'air, le buvait, s'en gonflait. Relents de fumier du pantalon mouillé d'André, l'ouvrier agricole qui faisait la tournée, entre dix et onze, de chaque ferme alentour. Celui-là se laissait offrir le café et le rouge, on s'asseyait en sa compagnie, il ouvrait le Ouest France et causait des enterrements du jour. Chaque mort avait eu une vie, chacun d'eux avait droit à quelques paroles de ceux qui prononçaient à voix haute son nom imprimé dans le journal, le défunt ne serait plus que mots dans la bouche des autres, maintenant. Aucune sensiblerie ne nimbait la voix de ceux qui commentaient la maladie, la vieillesse. Mort à soixante dix sept ans, disait André… quand même, ce n'est pas très vieux ! Oh, Germaine nous a quittés, la pauvre, s'exclamait Madeleine… soixante ans à peine, encore le cancer !
Jamais Moussa n'avait vu sa mère lire un journal, commenter les morts. Là bas, chez lui, dans la cité, les gens crevaient sans qu'on le sache, sans que personne ne le rapporte. La fin d'un homme n'avait pas plus d'intérêt que celle d'un papillon, d'un rat écrabouillé sur le trottoir. Les seuls morts dont on parlait, c'étaient ceux de la télé, les personnes célèbres, ou ceux qui faisaient la guerre, ou les assassinés qui inspiraient des soupirs et de la crainte.
Ici, le monde changeait moins vite. D'une année sur l'autre, les arbrisseaux s'élançaient plus haut vers le ciel, promettaient davantage de cerises ou couchaient plus loin leur ombre dans les allées et les chemins, une clôture se délabrait, des volets avaient été repeints, les lapins dans les clapiers n'étaient plus tout à fait les mêmes, mais l'essentiel demeurait : la forme des routes, le gris-bleu des toits, le chuintement du ruisseau, et la ferme de Madeleine.
Oui, répéta Madeleine, grand-père Armand est fatigué. Si fatigué, même, qu'il ne vivra peut-être plus longtemps. Oh, bien sûr, on aurait pu demander à Moussa de ne pas venir, parce que c'est toujours triste de voir mourir ceux qu'on aime. Mais justement, si Moussa n'était pas venu, il n'aurait jamais revu Armand.
Moussa hocha la tête gravement. Il comprenait, il n'était plus un tout petit. " Je veux aller voir grand-père avant de faire n'importe quoi d'autre ", dit-il.
Ce n'était pas aussi terrible qu'il le craignait. La tête d'Armand reposait sur un oreiller bleu qu'elle creusait à peine. Sa main gauche, recroquevillée sur le drap, tremblait comme une feuille de peuplier de l'hiver dernier, substance mangée par le temps, dentelle de peau transparente entre les nervures grises. Un châle rose voilait la perfusion.
Le vieillard et l'enfant se sourirent, ils savaient l'un et l'autre que le moment n'était pas aux paroles vaines.
– Tu sais, grand-père… dans le pays de mon père, les griots, on ne les met pas sous des pierres… on les met dans un baobab, parce que les baobabs sont creux en dedans. On les enfile dans le tronc, la tête en avant. Pourquoi on ne ferait pas pareil pour toi, dans ton châtaignier ? "
– On ne peut pas. C'est comme ça.
– Grand-père … on dit aussi que les oiseaux prennent les cheveux du griot mort, pour tisser leur nid… et qu'alors, les petits des oiseaux attrapent les histoires et que s'ils les connaissent toutes, c'est pour avoir niché dedans ! tu sais, grand-père, les cheveux nous poussent dessus la tête… mais ils ont des racines comme celles des plantes, et ils boivent notre mémoire !
Armand s'assit en soufflant, en craquant de tous ses os. Il ouvrit le tiroir de la table de nuit, en sortit son Opinel, coupa une mèche de ses cheveux blancs qu'il tendit à l'enfant. " Quand je serai parti, dit-il, mets là dans le creux du châtaignier. Et maintenant, laisse-moi, je vais retourner dans mes pensées. Je n'en ai plus pour longtemps, je dois songer à rendre ma barque… "
Quand Moussa se réveilla, le lendemain matin, Armand était mort. Toute la journée et le jour d'après il y eut des visites, des allers et retours de voitures, des voisins qui préparaient le repas pour l'enterrement. La dernière veillée commença à la tombée de la nuit ; la chambre était pleine à craquer, on avait mis des bancs, servi le café et versé dans les tasses l'eau-de-vie la plus forte pour les hommes et les liqueurs de cassis pour les femmes. On avait récité les prières, les ave, les intentions spéciales, les chapelets se succédaient avec application dans le bourdonnement des mouches que nulle main n'osait claquer. On évoqua les souvenirs très dignes, les épreuves, le mariage, les naissances, les malheurs. On commença à complimenter le défunt, comme s'il fallait le recommander à Dieu en éclairant ses bonnes actions, son manque de méchanceté, et la volonté qu'il avait de toujours obliger son prochain. Alfred Guilloux rappela qu'Armand n'avait jamais refusé d'aller conter aux mariages, aux baptêmes, à toutes les fêtes auxquelles on le sollicita. Jean Lecam renchérit : et ce fameux concours, où il avait remplacé au pied levé le vieil Eugène qui ne pouvait plus parler à cause d'un vilain abcès dentaire... Qu'avait il donc conté, ce soir là ? La vache aux mille trésors, ou bien l'histoire un peu leste du curé qui ne pouvait trouver de bonne à son goût ? Mais non, mais non, vous n'y êtes pas, assura Céline Mouton : c'était La belle aux trente écus ! Ah, mais oui, bien sûr ! Et comment se terminait-elle donc, cette menterie, voyons, voyons…. Chacun témoignait de sa connaissance du répertoire d'Armand, commentait les souvenirs des autres, comparait les différentes versions, chicanant gentiment tel ou tel détail. Si un mort pouvait emmener des histoires au paradis, ça se serait fait cette nuit là. " Et toi, dit Alfred à Moussa, ne conterais-tu pas quelque chose, pour lui donner ton adieu ? "
– Je veux bien, répondit l'enfant. Une histoire de mon pays, alors.
" Il était une fois, au village de Jenibé, un homme qui s'appelait Demba. Cet homme était parti à la ville pour des affaires d'administration, et quand il est revenu, son fils aîné venait de mourir. Demba avait huit enfants, mais c'était celui-là qu'il préférait. Le pauvre petit, on l'avait allongé dans la case, enveloppé dans de belles étoffes, sur plusieurs nattes l'une sur l'autre. A droite et à gauche, on avait mis deux peaux de lion, de lions énormes tués il y a très longtemps. Ils avaient l'air féroce ! La mère pleurait, elle lavait le visage de son fils pour éloigner les mouches. Demba ne savait plus où se tourner, il était trop malheureux. Il alla voir le marabout, qui l'emmena près du fleuve. Là ils ont appelé le dieu du fleuve, qui s'est réveillé et leur a répondu comme ça " Je vais faire quelque chose pour toi, Demba, que je n'ai jamais fait pour aucun homme. Tu es courageux, fort, honnête. Prends cette brindille, regarde, celle-là qui est devant tes pieds. Prends en soin, et quand tu la briseras en disant sept fois mon nom, tout ce qui était mort auprès de toi redeviendra vivant. "
Demba a ramassé la brindille, il s'est encouru à la case. La mère tenait l'enfant dans ses bras et lui chantait une chanson, en essayant de lui faire boire du bouillon de poule. Les autres femmes la raisonnaient, lui disaient " tu vois bien qu'il est mort, le bouillon coule de ses lèvres, il ne l'avale pas ".
Alors, Demba a dit sept fois le nom du dieu, et il a cassé la brindille. L'enfant a ouvert les yeux. Les mouches mortes autour de lui se sont envolées. La poule qui était dans la marmite s'est sauvée en caquetant. Les lions se sont mis à bailler puis ils se sont levés en s'étirant, ils ont ouvert grand leur gueule et ont dévoré tout le monde dans la case, puis tout le monde dans le village, et s'en sont allés dans la savane où ils vivent encore aujourd'hui… "
Tous fixaient Moussa. Le silence était respectueux ; cependant, le conte flottait dans l'air, inachevé. Les auditeurs étaient figés, le regard rivé aux lèvres de l'enfant, comme s'ils attendaient quelque formule qui les délivrât du charme et les rendît, eux aussi, à la vie.
Moussa les dévisagea l'un après l'autre. L'expression de son visage était douce, sérieuse. Il n'avait plus d'âge, il n'était qu'une voix. Coudes au corps, paumes roses tournées en geste d'offrande, doigts un peu écartés, comme le petit Saint Jean de bois dans l'église d'à côté, il parla avec la même musique, les mêmes intonations, presque la même voix qu'Armand. Il dit :
" Oui, croyez moi, croyez moi pas, dans ce village, il ne restait plus personne. Personne, sauf la poule qui s'était échappée de la marmite, que les lions n'ont pas vue. Elle a rapporté cette histoire aux oiseaux, qui l'ont narrée au vent, qui est venu me la confier à l'oreille pendant que je dormais. "
Puis, hochant la tête, il conclut à la mode des conteurs gallos :
" Et v'la l'bout…."
Hortense AA
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