|

Pour une fois, Picot montait l’escalier de l’hôtel de police tout seul, sans invitation préalable ni encadrement de circonstance. Il rigolait benêtement, bondissait sur les marches comme un bouquetin véloce et serrait sur son cœur un carton à chaussures enrubanné de frisouillis baroques.
— Picot arrive chez vous, parlophona le combiné téléphone-interphone sur le bureau de l’inspecteur Combourg.
Comme s’il se fut agi d’un chat errant, le commissariat avait adopté Sébastien Picot, vingt-deux ans, résident du quartier mais sans domicile fixe depuis quatre ans, l’avait hébergé, nourri, lavé, cigaretté à chacune de ses gardes à vue, et ce depuis le jour de son premier délit, dix ans auparavant, quand il n’était encore qu’un petit garçon fraîchement adopté au Brésil qui fuguait pour aller dormir dans la rue. Ce jour-là, celui de leur rencontre, il s’était dévêtu dans une cabine de Super Sport et attifé de neuf en déchirant les pastilles d’alarme avec un cutter. Il avait laissé sur place tous ses vêtements sur lesquels sa mère adoptive avait cousu des marques de nylon, écriture rouge, « Sébastien Picot ».
Dix ans de vols, de complicités dans des braquages de branques, d’escroqueries minables, de trafics débiles. Picot était toujours au mauvais endroit au mauvais moment avec les mauvaises gens, mais jamais violent pour autant, jamais une injure ou un geste menaçant, jamais. Un grand sourire de ses trente six mille dents éclatantes, une chanson aux lèvres, il se serait baissé pour ramasser le porte feuille d’une vieille dame et le lui restituer intact.
Il avait juste une case en moins.
En ce joli jour d’après les congés de Noël nouvel an, donc, Picot rendait visite à l’inspecteur Combourg, un cadeau dans les mains.
— C’est pour vous dire merci de ma reconnaissance. (Les deux fliquesses curieuses qui s’entrebâillaient dans le bureau pour voir Combourg ouvrir le paquet gloussèrent qu’elles trouvaient ça mignon comme tout.)
Combourg se retint d’un « t’as piqué ça où, Picot ? » et soupesa la boite, un brin soucieux.
—Je l’ai acheté ! dit Picot en secouant sa tignasse blonde, acheté, acheté ! Vous aimez les belles choses d’art nu, alors moi, je vous ai acheté ça en cadeau !
Picot pointait du doigt une reproduction d’un dessin de Picasso, un dos d’Albertine avec une légère esquisse de courbe des fesses, et une danseuse de Matisse, silhouette bleue aux mollets ronds. Les locaux réservés aux interrogatoires devaient être accueillants, directive officielle dixit, et pourquoi pas, n’est-ce pas ?
Combourg redoutait le pire.
Par-dessus ceux des fliquesses, trois visages hilares s’épanouirent ainsi que des pivoines sur des grosses tiges bleues
— allez, quoi, entrez, on a un cadeau de l’ami Picot !
Les flics se poussaient du coude. Joyeux Noël, inspecteur ! Picot souriait aux anges. Combourg souleva l’objet duquel pendait un fil.
— branchez-la, branchez-la, goguenardaient-ils !
C’était une lampe. Mais quelle lampe !
Attirés par les hurlements, les exclamations, les éclats de rire, tous les flics s’agglutinèrent. Le reste du monde pouvait bien attendre.
Les numériques et les portables flashouillèrent pour immortaliser la scène : Picot, superbe et crasseux, une marée de poulaille ondulante et l’inspecteur Combourg imperturbable, hiératique, empaumant précautionneusement, comme un oiseau fragile, ce qu’il faut bien appeler un zob, une queue, une bite, enfin un sexe d’homme rose framboise et jaune ambré, en verre opalin d’une luminescence douce et chatoyante, vaguement tremblotante, un sexe droit délicatement veiné de mauve, de dimensions fort réalistes, et érigé comme il faut, s’il vous plait.
Les rires gonflèrent et les commentaires montèrent d’un cran quand Picot prétendit expliquer à Combourg le principe du rhéostat. Il suffisait d’effleurer la chose, et l’intensité lumineuse diminuait ; l’extrémité de la lampe, de framboise, devenait carmine, tandis que le cylindre s’embrasait comme un soleil couchant.
Trois téléphones sonnèrent en même temps, une voiture traversa la cour pavée, sirènes glapissantes, et ce fut la fin de la récréation. Picot repartit en psalmodiant un rap aux paroles aléatoires et l’inspecteur Combourg rangea la lampe dans sa boite. Il avait rendez-vous à cinq heures avec Anne-Claire Sterman, jeune gastrologue et vieille copine de lycée, pour des brûlures d’estomac qui lui faisaient craindre l’ulcère ou pire encore.
Pas question, évidemment, de garder ce truc dans son bureau. Quant à le ramener chez lui, il imaginait les questions de ses filles de cinq et sept ans. Laisse tomber.
A la fin de la consultation (non, il ne fallait pas s’inquiéter, mais oui, il devait subir deux trois petits examens de contrôle, son angoisse lui fila un violent mal de tête), il fut saisi d’une impulsion, au moment de sortir son chéquier.
— Tiens, dit-il en tendant la boite, je ne t’ai jamais fait de cadeau… Toi qui adores les trucs kitsch, je crois que ça va te plaire !
Anne-Claire déballa l’engin, le caressa distraitement du bout de l’index et le remit dans le carton.
— Je ne peux pas… tu vois le paravent, là ? je dors derrière, je n’ai plus d’appart, mon vieux… Jean-Luc et moi, on vient de se séparer, et en attendant que je trouve un studio dans le coin, je suis obligée d’habiter dans mon cabinet, tu vois, c’est pratique, hein ! Et je ne peux pas laisser ce… machin, là ici, il y a les patients, et puis des petits enfants, des fois, qui vont qui viennent, qui fouinent partout…
Il soupira, paya, sortit.
L’idée de se débarrasser du présent importun en l’offrant à quelqu’un d’autre ne lui parut pas mauvaise pour autant.
Il pensa à Tommy.
But Tommy (Thomas Brindorge, Architecte d’Etat ), n’était pas en état. Il éclusait le fond d’une bouteille de vieux Porto, dont il versa un verre à Combourg, non sans avoir au préalable râpé dedans (quelle horreur !) du gingembre frais. Les yeux rouges, gonflés, des larmes dans la voix, il expliqua que son copain Anton était très très fâché contre lui, à cause d’une obscure histoire de suçon dans le cou et de remarques douteuses qu’il n’aurait pas du émettre concernant l’esthétisme de la déco intérieure de l’ami d’ on ne sait plus qui. Combourg ne comprenait plus rien, le Porto lui trouait l’estomac comme un chalumeau. C’était sûrement un cancer.
— Et puis, tu comprends, Anton a un petit oiseau horrible. Horrible, vraiment horrible . Minuscule, tout tordu, cramoisi, de travers, molasson, avec une veine gonflée, noire, qui se tortille comme un serpent dessus, alors, il flippe, quand il en voit des beaux, des magnum vanille-fraise comme ta lampe, là... J’imagine même pas , s’il revient et qu’il voit ce bidule, alors là, il me pique une crise de jalousie top délire et je ne le revois plus jamais, jamais, jamais….
Combourg comprit.
Dans la rue, l’air était doux, tiède, les décos de Noël scintillaient, les chiens levaient la patte sur les sapins aux portes des commerces, des cantiques et tinorosseries s’échappaient encore des magasins apaisés, la boulangerie bradait ses galettes des rois à deux pour le prix d’une.
Combourg avait tellement mal au ventre qu’il agrippa, avant de s’évanouir, le poignet du type qui sortait de l’église Saint-François (siècle dernier, moche, enchâssée entre une banque et un cybercafé aux enseignes brutales.)
Le curé, qui lui avait apporté l’année dernière une aide appréciable dans l’affaire du cambrioleur égorgeur de chats, impressionné par la pâleur de son visage, le traîna dans la sacristie, lui déboucha une bouteille d’eau de Vichy, et proposa d’appeler le SAMU. Combourg déclina l’offre, il se sentait mieux, et puisqu’à un curé l’on peut tout dire, il déballa sa lampe et ses problèmes du moment.
—Mentula lucifer, déclara le curé. Bite porte lumière, si je peux m’exprimer ainsi… C’est un objet assez prisé des collectionneurs d’objets coquins du siècle dernier… Belle lampe, le verre est toujours soufflé à la main. Dans les plus anciennes, on plaçait un petit lumignon, du genre bougie réchauffe-plat, la lumière vacillante donnait à la chose, et à la pièce qu’elle éclairait, un effet, euh… vous me comprenez. Elles allaient souvent par paires, on les mettait de part et d’autre du lit dans les maisons où l’on payait les dames pour certains services… que la loi, la morale et l’Eglise réprouvent !
— Gardez-la, voulez vous ? demanda Combourg. Faites en ce que vous voulez, ça m’est égal, mais je ne peux pas rentrer chez moi avec.
Pas contrariant, le curé fourra la boite à chaussures en bas du placard puis raccompagna Combourg jusqu’en bas de son immeuble, trois rues plus loin.
Quelques jours plus tard, il confia la mentula lucifer à deux compagnons d’Emmaüs qui la refourguèrent en loucedé à un brocanteur spécialisé dans le commerce de curiosités érotiques, puis chacun vécut comme il put, et il s’avéra que Combourg, ouf, n’avait pas de cancer de l’estomac mais un début d’ulcère, et qu’il pouvait cumuler une semaine de RTT, confier ses filles aux voisins du sixième et partir à Florence avec sa femme qui en rêvait depuis toujours.
A son retour, des montagnes de paperasses l’attendaient, un exhibitionniste sévissait aux abords du collège Pierre Dac, deux collègues étaient en dépression nerveuse dont une qui pétait carrément les plombs et réclamait la peine de mort pour tous les taggers, et Picot, ah, Picot, l’ineffable Picot l’attendait, assis dans le couloir en face de son bureau.
Il se leva fougueusement quand il vit l’inspecteur. Il tenait une boite à chaussures et la lui tendit, les yeux brillants :
— La lampe que je vous ai donnée l’autre jour, elles vont par deux, vous savez… Le marchand me l’a expliqué mais il n’en n’avait qu’une ! Et quand je suis passé devant chez lui, il m’a fait signe ! Par un coup de bol il avait trouvé la deuxième !
Et pour vous prouver ma reconnaissance, parce que vous avez toujours été si cool pour moi, mon inspecteur eh bien, je vous ai aussi acheté l’autre !
Hortense AA
|
|