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Il avait commencé à perdre ses cheveux très tôt. Il est des calvities partielles et presque élégantes qui découvrent et agrandissent le haut du front, repoussent les tempes ; la sienne lui fit vite briller le crâne, épousant la forme et l'étendue d'un bol renversé. Un matin, il se rasa complètement, et, se regardant dans le triple miroir de l'armoire à pharmacie, se vit une jolie tête sans la moindre bosselure. Deux ans après, il testa un nouvel antihistaminique, le Norbanlactil, et, comme tous les volontaires du programme, devint alopécique définitivement. Cet effet secondaire n'ayant pu se corriger ou s'atténuer, le Norbanlactil fut retiré du marché. Les cobayes humains en furent pour leurs pleurs ; le laboratoire ne leur offrit même pas une perruque en guise de consolation car ils avaient signé un protocole qui rendait inutile toute contestation.
Dominique était moins à plaindre que les deux étudiantes aux boucles soyeuses qui lui avaient tenu compagnie pendant les longues séances de perfusion ; c'était un homme en âge d'être chauve, trente ans passés, plutôt bien bâti, yeux verts et visage aux traits réguliers. Sa peau était fine, hâlée à point par les séances d'UV qu'il se prodiguait deux fois par semaine. Comme il ne sortait pas de chez lui, il avait converti une des chambres en salle d'entretien : appareils de musculation, lampes de bronzage, tapis de gymnastique, espalier, tapis roulant sur lequel il parcourait des kilomètres immobiles.
Son appartement tenait du navire au long cours, de la capsule spatiale dans laquelle on aurait enfermé un colon pour une planète lointaine. Il ne l'avait pas quitté depuis plus de deux ans, date à laquelle remontait sa dernière crise d'asthme trop sévère pour se passer d'un traitement hospitalier. Il avait renforcé alors les contrôles d'entrée des marchandises et des êtres humains.
Dominique était allergique à presque tout depuis son plus jeune âge. Aucune photo de son album de famille ne le montrait de face, souriant. Nourrisson, un eczéma lui grêlait le visage et contraignait sa mère à lui attacher les mains aux barreaux de son lit, aux accoudoirs de son fauteuil d'enfant. Rien ne lui fut épargné : dermatites atopiques, crises d'asthme réactionnel, ophtalmies, troubles gastro-intestinaux furent autant de fées maléfiques penchées sur son berceau. Insomniaque toujours inquiète et vaguement coupable, sa mère lui consacra sa vie. De père il n' eut point, de frère et sœur non plus. Il traversa l'enfance et l'adolescence sans aucune trêve de bien portance, voguant de périodes pénibles en catastrophes quasi mortelles, et ne connut ni les plaisirs simples de la gourmandise, des goûters partagés, ni la rêverie solitaire, ni foot ou judo, car le complexe sportif était entouré de saules et de peupliers et jouxtait un jardin public fleuri en toutes saisons. Sa mère avait peur, se suspendait à sa respiration et le suivait partout, jour et nuit. Le premier baiser qu'il osa poser sur la bouche brillante de son premier amour, à quatorze ans, se solda par un érythème douloureux : allergie au rouge à lèvres de Caroline. Une nuit chez le correspondant scolaire, expérience sacrificielle consentie par sa mère après une heure de recommandations et dix feuilles de prescriptions manuscrites adressées à la famille d'accueil, couple de médecins pourtant, distants d'à peine cent kilomètres et se targuant d'une hygiène irréprochable, s'acheva dans les hurlements des sirènes d'ambulance : le chat des voisins était entré par la fenêtre entrouverte…
La jeunesse de Dominique fut triste et difficile. Sa mère mourut le jour de ses vingt ans, happée par un chauffard ivre mort alors qu'elle sortait de la boulangerie, lui laissant en héritage leur cinq pièces de la rue de Vaugirard. Chaque atome du monde extérieur lui était danger déclaré ou potentiel. Il vivait déjà dans un univers clos et se demandait parfois s'il existait vraiment. Paris grondait, bruissait derrière les fenêtres, mais seuls le téléphone, de rares visites (il se tenait cinq pas en retrait) et des excursions éclairs à la FNAC Montparnasse, qu'il payait de quelque rhinite le soir même, lui rappelaient qu'il était un homme pareil à ses semblables humains. Il connut le monde par le Web, éprouva un plaisir croissant à discuter avec des personnes éparpillées sur les cinq continents, et voyagea ainsi. Il étudia plutôt bien – que pouvait-il faire d'autre ? - devint professeur par correspondance et traducteur franco-danois puis franco-arabe, (il apprenait par jeu une langue après l'autre ) de romans mièvres pour le compte d'une maison d'édition internationale. Il devint plus savant dans le domaine de l'allergie que les plus documentées des encyclopédies médicales, que les plus pointus des spécialistes, et demeura cependant tout aussi désarmé, impuissant, que le galet roulé sur la grève par chaque marée montante. Pour payer les droits de succession, il vendit l'appartement, puis en acquit un autre au deuxième étage d'un chalet résidentiel, à la sortie d'un gros bourg alpin (les acariens ne survivent pas à plus de 1500m d'altitude), et commença une nouvelle existence.
L'entrée de son domaine était constituée d'un triple sas, sur le modèle des chambres de services hospitaliers réservés aux enfants-bulle ou aux grands brûlés. Chaque entrant devait se soumettre à la douche, se laver avec des produits sans lanoline, sans savon, sans parfum, se brosser les ongles soigneusement, puis s'envelopper la tête d'une serviette et enfiler un peignoir blanc. Il avait passé un contrat avec la lingerie de la clinique la plus proche qui lui livrait tous les effets domestiques, draps, torchons, linge de toilette, parfaitement stériles sous enveloppe scellée. Il s'était procuré à prix d'or un caisson de désinfection par lequel chaque objet passait obligatoirement. Il commandait par Internet sa nourriture à des entreprises allemandes ou suisses au sérieux renommé. Le pain sans gluten, les pâtes, les biscuits moulés dans des machines que n'avait jamais souillées la moindre trace de jaune d'œuf, d'arachide, de miel, lui arrivaient dans des emballages qu'il fallait ouvrir au cutter tant ils étaient épais et résistants. Il avait fait fabriquer, pour corriger les devoirs de ses élèves, une espèce de vitrine dans laquelle il plaçait les copies après passage dans le caisson. On y introduisait les mains par des gants comme ceux d'une couveuse à prématurés ; il pouvait écrire, toucher les feuilles couvertes d'encres diverses, de grains de pollens, de poils de hamster, sans aucune appréhension.
Etre allergique de naissance n'est pas comme être aveugle ou sourd de naissance. Naviguer entre les écueils sans jamais se sentir à l'abri, sans jamais savoir comment vous respirerez demain, manquer d'air, avoir la peau qui brûle, la céphalée qui vous vrille le crâne, les yeux qui voient à peine, abîme le caractère, rend anxieux et irritable. Dominique était pourtant calme, doux, fataliste. Il lisait beaucoup, écoutait France musique et France culture, jouait de la guitare. Ses correspondants internautiques lui racontaient leur vie, leurs voyages, leurs amours ; lui ne voyageait qu'en imagination, vivait dans ses livres et n'avait jamais couché avec une fille.
La nuit de la Saint-Jean, il rencontra Béatrice dans un salon Wanadoo. Ils se plurent immédiatement, se poursuivirent d'une phrase à l'autre, se confièrent l'essentiel : Dominique avoua son terrible handicap et Béatrice assura que, sortant d'une liaison douloureuse et destructrice, elle y regarderait à deux fois avant de s'engager dans une nouvelle relation ; le virtuel lui conviendrait le plus longtemps possible. Ils se téléphonèrent et s'amusèrent de leurs silences timides, de leurs voix graves et rauques, de la bêtise de leurs mignardises d'amoureux. Ils échangèrent leurs portraits. Elle le trouva beau, lisse, troublant. Il lui dit qu'elle semblait tout droit sortie d'un tableau de primitif flamand. Il succomba au charme de son sourire quiet, de l'ovale de son visage au nez délicat, de sa peau nacrée juste ponctuée de quelques éphélides en haut des pommettes. Lui qui ne trouvait belles que les seules filles-lianes grandes et brunes, au torse presque plat, fondit devant tant de blondeur. Le bonheur coulait en eux comme un fleuve généreux. Tout leur était possible.
Six mois passèrent ainsi. Chaque mot échangé était plaisir, caresse, amour, chaque mot les liait davantage. Ils s'équipèrent de web-cam et s'offrirent l'un à l'autre l'image de leur amour dormant, se réveillant, mangeant, souriant.
Ils décidèrent de se rencontrer.
Elle expédia chez lui vêtements, objets personnels, livres, pour qu'il les décontamine avant qu'elle n'emménage pour une semaine entière de congés. Pour toujours, pour la vie entière, pensaient-ils sans oser se l'écrire. Fous de désir et d'impatience, ils restèrent connectés jour et nuit, chantant à deux voix l'émotion qu'ils éprouvaient durant cette attente, la hâte qu'ils avaient de cette première seconde, quand leurs doigts se toucheraient….
Quand l'heure vint, il flottait au–dessus de son corps et se cognait aux murs. Incapable de choisir dans sa pile de disques une musique qui convint, il saisit au hasard un des albums qu'elle lui avait envoyés : « Rêve d'enfant », d'Eugène Isaïe, suivi de «nos souvenirs », de Chausson … Piano, violon, de toute façon, qu'importe ? il n'entendait pas… Elle ouvrit la porte d'entrée et se tint immobile, droite, dans le sas. De l'autre côté de la vitre, illuminé, il n'était que sourire. Elle disparut dans la salle de bains. Elle se présenta à lui dans sa belle nudité, ruisselante, blanche, blonde, cheveux dénoués allongeant leurs boucles jusqu'en bas du ventre, telle Vénus sortant de l'onde… Il se sentait gorgé d'amour, arc vibrant, tout entier pour elle seule, et à l'instant où ils se pressèrent l'un contre l'autre, il sut qu'il serait à elle, rien qu'à elle, toujours, toujours…
Heures de grâce, de murmures, de rires, nuit de jambes mêlées, d'épaules jointes, nuit chaude, heureuse…
Elle s'éveilla à l'aube. Il était assis par terre, nu, il téléphonait. Son visage était couvert de plaques rouges, et sa voix sibilante. Il lui fit signe de ne pas s'approcher et se recroquevilla si lentement, si souffreteusement qu'elle en pleura. Les brancardiers, le médecin du SAMU ne portaient pas de masque et ne passèrent pas par la douche. Quand elle le rejoignit, plus tard, à l'hôpital, elle lui adressa un triste coucou de l'autre côté de la fenêtre… Dans le couloir, l'interne préparait une seconde injection d'adrénaline. Il aurait pu mourir, lui confia-t-il, d'un œdème de Quincke provoqué par une violente réaction à on ne sait trop quoi.
Le lendemain, ils surent : Dominique était allergique aux cheveux et poils humains.
Hortense AA |
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