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Happy pour la vie

     
           
 

— Je n'ai pas d'ami…
— Invite Daniel ! Il a un nouveau VTT aussi bien que le tien…
— Avec Daniel, faut toujours aller au terrain de foot. J'ai plus envie. — Va voir Martin, sa chatte a eu des petits. Et si tu voulais…
— Je ne veux pas de chat… je veux un ami comme ET…
— C'est dans les films, ça… dans la réalité, Charles, si tu veux avoir un ami…
— Sois d'abord un ami pour les autres… je sais…
— Et si nous parlions de tes devoirs ? tu tournes, comme si tu n'avais rien à faire… montre-moi ton cahier de textes !
— J'ai tout fini à l'école…
— Montre moi quand même, s'il te plait…

       Quand maman dit « s'il te plait », pas la peine d'insister. Là, c'est vrai… j'ai tout fini : les divisions et les exercices d'orthographe. Les divisions sont bonnes, dit maman, mais pour l'orthographe, c'est à recommencer. » tu ne te mettrais pas à ton engin, un petit quart d'heure ? tu préfères attendre que papa rentre ?
       Non, je ne préfère pas… C'est dur à expliquer, mais papa… je ne veux pas. Déjà, en premier, c'est mon père. En deuxième, c'est mon instit. C'est trop. Je crois que je l'énerve mais qu'il fait tout pour ne pas le montrer. Moi, ça m'énerve de l'énerver. Quand il me dit : « fais un peu attention et tu vas tout comprendre sans difficulté », il y a un brouillard gris qui me monte le long du corps, qui me met sa fumée devant les yeux, et ce n'est plus la peine, je ne peux plus rien penser.

       J'ai des difficultés.
       Quand Rose et Kevin avaient mon âge, ils n'en n'avaient pas. Papa et maman étaient contents. Maman travaillait à l'hôpital, elle faisait les dossiers des gens, et papa était toujours dans la même classe. « Trente ans de ce2 l'année prochaine ! », qu'il répète à tous ceux qui lui demandent comment ça va l'école.

       Quand Rose et Kevin avaient mon âge, papa et maman avaient les cheveux noirs. Ils étaient jeunes. Plus maintenant.
       « Tu es né trop tôt », m'a dit le médecin qui m'a opéré des yeux. « Il est né trop tard », a dit un jour maman à ma tata Catherine, au téléphone. Moi je croyais que c'était à cause de l'amie Nopause, expliquait maman. Quand on a su, les délais étaient dépassés pour faire quelque chose. Elle a du se fâcher très fort avec Nopause, cette amie là je ne l'ai jamais connue.

       Quand maman attendait que je naisse, elle n'a pas eu un aussi gros ventre que pour Kevin et Rose. Je n'avais que six mois, et sur les premières photos, je suis dans la couveuse avec un bonnet sur la tête. J'ai failli mourir plusieurs fois. J'aurais pu très très mal m'en sortir. Mes défauts les plus gros, c'est que j'ai le strabisme et que je suis lent.

       Pour me donner les meilleures chances d'avenir, maman a arrêté son travail. Depuis que je suis né, elle s'occupe tout le temps de moi. A l'école, il faut que je sois un élève comme les autres.
       J'ai redoublé deux fois. Je suis petit, alors ça ne se remarque pas. Je suis dans la classe à papa, cette année… en ce2 . Les autres l'appellent Michel. Moi, je ne l'appelle pas. Quand il passe devant ma table, il ne me regarde pas. Je suis assis devant, à côté de Nicolas, celui qui fait caca dans sa culotte. Même quand il n'est pas là sa place sent tellement mauvais qu'un jour un chien est rentré dans la classe et a pissé sur son cartable.

       A la récré, les autres amènent leur Game Boy. Des fois ils jouent au foot ou s'échangent des vignettes, mais le plus souvent, ils parlent de leur Play station ou de leur Nitendo, de leurs parties, du niveau qu'ils ont dépassé, des vies qu'il leur reste encore. « Pas de ça chez nous », disent papa et maman.
       On a sept cent soixante trois livres d'enfants, ici. On les a comptés quand on les a mis dans les cartons, avant de repeindre les chambres. C'est pour Rose et Kevin qu'ils ont été achetés, presque tous. Je n'aime pas les vrais livres. Les albums de quand j'étais môme je les aurais bien gardés, mais on les a donnés à Armelle, la fille de Rose. Elle a trois ans et elle se traîne toujours avec un bouquin à la main.

       Papa et maman font avec moi comme avec Rose et Kevin. Pas question que je passe mon temps devant la télé. Je peux lire, ou faire des cabanes, ou me balader à vélo. Je dois aller à la piscine et au judo pour mes muscles et ma coordination. Je ne peux inviter que des copains que papa et maman sont d'accord pour. S'ils ont une console de jeux, je n'ai pas le droit d'aller chez eux parce que je m'abrutirais. Il n'y a pas beaucoup de parents comme mes parents. Kevin et Rose leur disent de me lâcher la pression mais ça ne marche pas : ils veulent du bien à mon avenir. « Si Charles désire jouer sur un écran, il n'a qu'à gagner des points avec Happy, dit maman ». Happy, c'est le petit bonhomme de mon pécé : soi-disant un jeu d'aventures et d'îles à découvrir, mais en vrai c'est pour faire des maths et du français. Quand on a bon, on a des points. Ce qui est drôle, c'est qu'à chaque réponse juste, Happy saute, fait des cabrioles, agite son chapeau, se transforme en kangourou, en oiseau, en girafe…. Il a une voix rigolote qui dit mon nom et qui me chante des petites chansons… Maman et papa vérifient mes temps de connexion: pas plus d'une demi-heure par séance, a dit le médecin des yeux. Quand j'aurai atteint un certain total, j'aurai accès à un jeu, puis à un autre encore si j'ai plus de points. « Je ne suis pas près d'y arriver », j'ai dit à Kevin, qui me donnait un coup de main. « Si, si, a répondu Kevin, il ne t'en manque que seize… cinq ou six exercices encore, et tu les auras »…

« Jusqu'à ce que je t'appelle pour mettre la table, d'accord ? » a dit maman.

       Je clique sur l'île du vocabulaire. Il faut trouver des mots de la même famille que passer. J'ai bien l'idée de « passaje », mais il n'en veut pas… Il me fait un clin d'œil et me dit « tu es fatigué aujourd'hui ! » Je lui chatouille le menton avec la souris et il me dit de faire attention, qu'il va se mettre en colère. Je lui demande une blague « Non non, il agite son doigt, fournis-moi trois bonnes réponses avant ! Si je clique sur une autre île avant d'avoir les trois points, je descends dans le score. J'ai envie de faire rire Happy, de le faire sauter de joie. Je suis tout content quand j'écris « passage », puis « passoire », puis « passager ». Happy grandit, grandit, remplit tout l'écran, et chante :
« Charles est vraiment, vraiment formidable
De tous mes amis, c'est le plus adorable »
       Dans ses yeux, il y a plein d'étoiles, de fleurs qui s'ouvrent comme un feu d'artifice dans le ciel noir… c'est beau….
       « Tu es en forme, aujourd'hui, me dit-il, rien ne te résiste… Que dirais tu d'aborder une autre île, fier explorateur des merveilles de la langue française ? » J'ai gagné quatre points. On sonne à la porte, je reconnais la voix de Sylvie, une copine à maman… Elles vont boire quelque chose ensemble, ouf, j'aurai la paix cinq minutes.
       Le premier jeu s'appelle « Le train » et il me manque douze points, maintenant. Je vais en multiplications, et je recompte trois fois avant de valider. Pas de calculette possible, ce sont des multiplications à trous. J'ai presque tout bon, presque tout ! Je ne me trompe qu'à la dernière qui a trois étages… Harry rebondit comme une balle, ses bras s'allongent et font des moulinets, se transforment en ailes de papillon ; il me dit que je suis un génie comme il n'en a jamais vu et me met des points bonus en plus parce que j'ai été à toute vitesse ! Il me dit que je suis son compagnon préféré et qu'il a du plaisir à me voir progresser. Encore deux points, et j'arriverai au jeu.

       Maman m'appelle, évidemment, et je dois éteindre. Est-ce que j'aurai un jour un peu de chance dans ma vie ?

       Quand je serai adulte, personne ne me forcera à manger des brocolis.
       Je les mâche très vite. Si je traîne, papa va me réciter ce qu'il y a dedans : des vitamines pour aider mes anticorps à lutter contre des maladies, le phosphore pour être intelligent, des sels minéraux pour fortifier mes os et pour les faire grandir, des fibres pour aider mon intestin à bien fonctionner, des métaux rares : ils sont rares mais on en a besoin absolument. Je plisse les yeux, et pour ne pas sentir le goût, j'essaie d'imaginer que Happy est sur le bord de mon assiette, minuscule, pareil que dans Chéri j'ai rétréci les gosses. Il me dirait : « allons, Charles, concentre toi et avale, je sais que tu en est capable ! »
       Je ris tout haut, je laisse tomber ma fourchette et je me baisse si vite pour la ramasser qu'en me relevant je me cogne très fort le front sur le bord de la table. « Putain ! Je crie, saloperie de table ! 
 — Sors immédiatement, Charles, gronde papa, le visage sévère. Tu n'oublieras pas de te laver les dents. Bonsoir…
       Je monte dans ma chambre. C'est gagné pour les brocolis…

       Eh, j'ai onze ans, quand même !

       La nuit, le mal de tête me réveille. Un casque d'acier qui se rétrécit, avec une pointe qui me rentre au dessus de l'œil gauche, et qui fouille, qui fouille…. Comme l'aiguille, quand on pique et qu'on retire le corps mou des bigorneaux. Mes mains sentent le chou, j'ai envie de vomir. Dans le noir de la chambre, le pc ronflote. J'ai oublié de l'éteindre avant de manger, et je n'y ai pas pensé en me couchant non plus. Si je reste allongé, mon crâne va se fendre.

       Je veux voir Happy.

       Assis, ça va mieux. Je clique sur l'île des problèmes. J'ai déjà réussi les plus faciles et j'ai du mal à racler les deux points qui me manquent. Happy me fait la gueule. Je lui offre un futur des verbes comme prier, je priErai, tu priEras ; il s'anime un peu. Je me sens tout chaud quand il me sourit, j'ai des larmes qui gonflent dans les yeux…

       Je ne vois pas la nuit passer, j'entends la cafetière électrique programmée se mettre en marche, siffler comme une locomotive de western, il est sept heures… . Les yeux me piquent, me coulent et je suis fatigué : j'ai joué pendant trois heures.

       Je demanderai aux gars de l'école s'ils ont Le train.

       Il s'est passé quelque chose d'étrange pendant la leçon de maths. Il fallait classer les nombres en ordre décroissant, puis compter de 7 en 7 de 48 à 118. Tout le monde travaillait dur, et moi, je pensais au train et à Happy. Je faisais un peu n'importe quoi. Papa se promenait entre les rangs, donnait des explications à voix basse, et quand il s'est arrêté derrière moi, il a fait « tss, tss », l'air pas content du tout. « Recommence au début », il m'a dit. Après, je ne sais pas ce qui s'est passé, je devais être dans la lune une fois de plus, papa m'engueulait pour de vrai. Les autres avaient rangé leur cahier et cherchaient leur goûter dans leur cartable, c'était l'heure de la récré.

— Tu n'as pas besoin de sortir, dit papa…Tu t'es assez reposé ! Travaille, maintenant ! Tu es parfaitement capable de te débrouiller sans aide !
       Je n'y parvenais pas : dès que je baissais les paupières, je voyais le train du jeu qui avançait, tournait, reculait, le nombre de ses wagons augmentait sans cesse. Je voulais le chasser de ma tête, me concentrer sur les chiffres que j'avais écrits, mais ils se soulevaient du cahier et flottaient en l'air comme un hologramme. Le train allait de plus en plus vite et fonçait entre les chiffres, et pour finir toutes les images se brouillaient.
       La cloche a sonné, je n'avais rien écrit du tout.
« Tant pis pour la piscine, a dit papa… Tu resteras dans la classe à Jeanine, avec Sophie.
       Sophie ne va jamais à la piscine, elle a une maladie de peau. Elle a des difficultés encore plus grandes que moi mais elle s'en fiche. Elle passe son temps à se balancer sur sa chaise avec un air idiot.
       Ils sont partis, le silence s'est posé. Je me suis dit qu'il fallait que j'en mette un coup et que je ne devais plus penser à Happy. Oui, mais de penser que je ne devais pas y penser…J'y ai pensé, et il a été là. Là, tout à coup, debout sur mon cahier, grand comme mon petit doigt, avec ses yeux qui bougeaient en rond et ses mains comme celles de Mickey.
— Bonjour, Charles, veux-tu travailler ou te distraire aujourd'hui ? Sa voix était gentille et douce…
—Travailler, j'ai chuchoté…
       Les petits de la classe à Jeanine n‘entendaient pas, ou alors ils faisaient semblant de rien du tout… A côté de moi, Sophie avait les yeux à moitié fermés et elle chantait tout bas.
       J'ai recommencé le premier exercice.
— Oui, c'est bien ! Bravo ! Tu accomplis des prodiges ! Je suis fier de toi ! Quand j'hésitais, Happy me disait :
— Allons, Charles, concentre-toi, et tente ta chance à nouveau…

       Jeanine est venue à côté de moi, il n'a pas disparu ; il faisait des grimaces affreuses et tirait sur ses cheveux qui se transformaient en piquants de hérisson, en branches d'arbres, en algues… J'ai compris qu'il était vivant rien que pour moi, que moi seul le connaissais, ça m'a rendu hypercontent…Une fois tout fini, j'ai essayé de l'attraper, j'aurais voulu le mettre dans ma poche. Trop rigolo, Happy ! Il sautait par dessus mes doigts et se tortillait comme un singe..
       J'avais le cœur gonflé de bonheur
       Tu as tout bon, m'a dit Jeanine…tu vois, ce n'était pas si difficile.
       L'après midi, je me suis endormi pendant la leçon de sciences. Il parait que j'étais tout pâle. A cinq heures, je suis monté dans ma chambre, mais papa n'a pas voulu que j'allume le pécé. Après le souper, j'ai attendu que les parents dorment et je suis allé réveiller Happy.
       Quelle nuit merveilleuse ! J'ai atteint le niveau 4 au train. J'ai piqué dans la cuisine une grosse boite d'allumettes, je l'ai vidée et j'ai étalé au fond un matelas de coton recouvert d'un mouchoir en papier. J'ai proposé à Happy de dormir dedans, plutôt que de rentrer à chaque fois derrière l'écran, où ça doit être froid et pas confortable pour s'allonger. Je ne crois pas qu'il soit prêt à ça. Il faudra que je l'apprivoise.
       Vendredi matin, géographie dans la salle informatique.. Navigation sur les fleuves de France à bord d'une péniche chargée de matières dangereuses. J'ai enlevé le filtre d'écran parce que je ne voyais rien du tout, et je me suis mis tout contre le moniteur. Je ne me souviens pas de ce qui s'est passé, ni dans quel ordre, mais j'ai vu des ruisseaux de lumière blanche avec des éclats de soleil dedans, en même temps qu'une peur énorme me serrait le cœur et me faisait mal partout…je ne pouvais plus parler ni bouger le moindre doigt. Quand je me suis réveillé, la salle était vide, sauf le docteur qui prenait ma tension, et maman et papa qui me regardaient avec le front plein de rides. Mon pantalon était mouillé et j'avais mal à la lèvre. Maman m'a ramené à la maison, je ne reconnaissais pas bien les voix, les bruits sonnaient dans ma tête, j'avais l'impression que j'allais tomber et je pensais au ralenti.
"Jamais, expliquait maman au téléphone, non, jamais….Fournier a dit qu'il était photosensible, et que ça aurait pu lui arriver n'importe quand…Il lui a prescrit un électro, et, oh, mon Dieu….il devra prendre des antiépileptogènes pendant au moins trois mois…"
       J'ai dormi, dormi, et encore dormi…Dans mes rêves, j'étais sur une barque avec Happy. Nous descendions des rapides, et foncions dans de grandes gerbes d'eau étincelantes. Nous pêchions des poissons énormes, il y avait le plus bel arc en ciel du monde, et je me sentais bien… Happy me posait des devinettes et me racontait des histoires drôles, il gambadait sur mes bras, sur mes cuisses, et j'aurais voulu que ça dure toujours...
       Papa a mis le pécé dans le grenier pendant que je dormais encore. J'ai cru d'abord que c'était pour me punir, parce que j'avais joué au train la nuit. Il m'a expliqué d'une voix douce que je ne devrai plus m'approcher d'un écran, au moins pendant un certain temps. « deux jours ? » j'ai demandé . « Non, il a répondu…beaucoup plus longtemps, c'est le médecin qui décidera de ça… »
       Mon cœur s'est brisé en dix mille morceaux. La seule chose qui me consolait, c'était de me rendormir pour retrouver mon seul vrai ami. J'ai rêvé, rêvé, puis mangé, puis rêvé encore… et plus les rêves s'allongeaient, plus son image pâlissait…j'ai fini par rêver de vélos, de joueurs de foot, de glace au caramel, puis de plus rien, que de choses grises…
       Kevin est venu nous voir avec sa nouvelle copine. Elle est belle et gentille. Ils m'ont apporté des Adidas, celles avec la bande rouge et la semelle noire. Maman n'a rien dit sur la bêtise de ceux qui achètent des trucs de marque et sur les enfants du tiers-monde qui fabriquent des chaussures le ventre vide. J'ai compris comme ça que j'avais été très malade.
       J'ai fini par retourner à l'école, avec mes Adidas et un jogging neuf. Papa avait mis Nicolas à côté d'Anthony, et moi à côté de Matthieu. Anthony se plaignait de l'odeur, à la récré. « Moi, je le supportais bien depuis le début de l'année », je lui ai dit. Il m'a répondu que c'étaient les tarés qui faisaient dans leur froc, et que moi aussi j'étais un taré ; tout le monde m'avait vu me rouler par terre en me pissant dessus, en bavant de la mousse et en faisant des gestes bizarroïdes.
       Le parfum des tilleuls de la cour rentre par vagues dans la classe à Jeanine. C'est la dernière séance de piscine avant les vacances. Je n'ai pas le droit d'y aller, et je suis encore là, avec Sophie. J'ai des maths faciles à terminer, je ne me presse pas. Sophie a une robe jaune, elle se tient assise bien droit sur sa chaise, en suçant son stylo.. On dirait qu'elle s'applique. Elle a changé. Elle se bouge un peu, me jette des regards par derrière et arrondit ses mains comme si elle voulait planquer un truc. Un papillon ? Un Kinder surprise ? Une mouche ? Une coccinelle ? Je la tape entre les épaules, elle se pousse. Happy est là, sur son cahier ! Il est beau, il brille, il a les couleurs d'avant ! Je l'appelle tout bas, je lui tends la main, j'ai le cœur qui bat si fort, si fort, que ça me fait mal.
       Pourquoi il ne tourne pas la tête vers moi ? Il se penche, il marche sur l'écriture de Sophie en sautant à cloche pied, en dansant, comme il faisait avec moi. Il lui parle, à elle ! il lui montre quelque chose… Elle efface et recommence… Il lui sourit, il lui tend les mains, à elle….
       Mon ventre se creuse, je brûle de partout, mon sang s'arrête de couler.
       Happy ne me regarde pas. Jeanine est derrière nous, Jeanine, la grosse baleine. Elle caresse les cheveux de Sophie, elle soulève son cahier et le repose, satisfaite.       Happy n'a d'yeux que pour Sophie, Sophie aux joues roses… Et moi, moi, moi, c'est comme si je n'existais plus, j'ai connu ce qu'il y a de mieux, le vrai meilleur ami, et c'est fini, je l'ai perdu.

       Je suis tout seul.




                                                               Hortense AA