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Jean-Paul n'avait pris l'avion qu'une seule fois, trente cinq ans auparavant, avec sa classe de quatrième, pour aller en Angleterre. Comme les autres garçons, il fantasmait sur les hôtesses de l'air. Ils furent bien déçus : celles-là tenaient davantage de la grosse Walkyrie d'opéra que des créatures pulpeuses des films avec Belmondo.
Ce fut le premier hic de ce vol de cauchemar : un orage grondait, le vent soufflait en tourbillons, l'avion rebondissait d'un trou d'air à l'autre et menaçait à tout instant de se rompre ; du moins le croyait-il car le commandant de bord avait trouvé amusant d'avertir les collégiens qu'ils embarquaient dans un coucou hors d'usage effectuant son dernier trajet.
Aujourd'hui, c'était différent. Il partait au bout du monde dans un avion de ligne ordinaire. Les conditions météo s'annonçaient mauvaises, certes, coup de vent prévu, prudence recommandée, mais Jean-Paul avait avalé assez de calmants, d'anxiolytiques, de somnifères pour dormir quinze heures d'affilée, et pas d'un sommeil léger s'il vous plait ! Masque noir sur les yeux, bouchons antibruit dans les oreilles, cerveau déconnecté de tout et corps quasiment comateux, rien ne pourrait lui faire battre le cœur plus vite, rien ne l'importunerait, l'avion pouvait bien s'écrouler…
Il s'écroula.
Toutes les histoires de naufrage à proximité d'une île déserte sont invraisemblables. L'homme frappé par un sort horrible se voit néanmoins nanti d'une caisse de munitions, de cordages, de vêtements chauds, de biscuits militaires, de bottes d'équitation, de stylos bille, de fil de fer pour confectionner des hameçons, quand ce n'est pas d'un couteau six lames, de fusées de détresse, d'une Bible en chinois ou d'un PowerBook G4. L'île déserte est toujours fournie avec source, arbres pour construire une cabane, soleil des tropiques, fruits parfumés, cochons sauvages et poissons de rivage juste assez sportifs pour donner un peu de fil à retordre au héros.
Jean-Paul se retrouva debout, les pieds enfoncés dans le sable, de l'eau glacée jusqu'aux épaules. Comme ça. Il avait perdu ses repères, et se sentait puissamment abruti. A n'en pas douter, quelque chose avait déraillé : il n'était pas dans l'avion de ses treize ans, ni dans l'autre, ni dans un film catastrophe. Sa tête explosait de bruits, de hurlements qui se heurtaient et ricochaient comme des boules de billard. En pleine nuit, il était debout dans la mer, voilà. Il pleuvait à verses, le vent faisait un fracas épouvantable.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, l'avion avec tous ses passagers, ses membres d'équipage, tout, tout avait disparu.
Froid. Nuit. Bouger. Se tirer de là.
Il dégagea ses pieds – avait-il des chaussures ?- et, lent, maladroit, se hissa sur le rocher juste devant lui. Ses vêtements ruisselaient, il pesait une tonne. Les vagues le giflaient de toute part … Quel laps de temps s'était écoulé depuis son départ ? Il peinait à accrocher ses pensées l'une à l'autre, à se maintenir éveillé. Bon sang, où était-il ? Où étaient les autres ? Il cria.
La lune creva le ciel, ronde, blanche, balayant d'un coup de lumière méchante une vaste étendue de récifs, d'écueils, de rochers serrés et pointus comme les piques d'une carapace de bête monstrueuse.
Jean-Paul portait habituellement des lentilles de contact. La boite était dans sa sacoche, et la paire de lunettes de rechange dans la valise, dans les soutes de l'avion, c'est-à-dire Dieu sait où maintenant…
A cause de sa myopie sévère, il ne distinguait que des ombres, les silhouettes noires et menaçantes des rochers les plus proches. Il fallait partir d'ici, atteindre le chemin ou la route de bord de mer, frapper à la porte d'une maison, vite vite car il sentait que ses forces allaient l'abandonner sous peu. Il rampa, escalada, s'agrippant à des touffes d'algues gluantes qui lui échappaient des mains, s'affala cent fois. Il parvint à s'élever hors d'atteinte des vagues. Ses genoux et ses coudes devinrent trop douloureux à plier, alors, épuisé, anéanti, il se mit à pleurer comme un petit enfant. Il se laissa tomber sur le ventre, bras inertes, sur la roche rugueuse ; ses pieds glissèrent dans une anfractuosité, un trou tapissé d'algues rêches, il s'enfonça plus encore en se courbant comme une lame de sabre dans ce fourreau d'algues frisées, sèches. Ses pieds touchèrent le fond : une niche, un refuge ou couvoir d'oiseaux de mer, un matelas de plumes dans lesquelles il enfonça ses orteils.
Il sombra dans la nuit…
Longtemps après, il reprit conscience. L'anesthésie des somnifères se dissipait, son esprit se mit en marche.
La veille, il était dans un avion, il allait au mariage de Sylvia, sa belle-fille, qui était partie depuis deux ans rejoindre de l'autre coté de la terre un jeune homme dont elle était tombée follement amoureuse. Sylvia avait cinq ans quand Jean-Paul avait épousé Annie, sa mère. Annie était une femme calme discrète, volontaire, de dix ans son aînée. Ils travaillaient au même étage des services municipaux, lui comme comptable, elle comme archiviste. Jean-Paul se laissa séduire complaisamment, comme s'il n'avait attendu que cela, et quitta sans regrets son studio de célibataire et sa vie monotone pour aller vivre dans la grande maison d'Annie. Sylvia jouait passionnément, dévalait les escaliers en chantant, transportant d'une pièce à l'autre des brassées de Barbies et de peluches. Elle n'avait jamais connu de père et offrit à Jean-Paul son cœur d'enfant. Vivre avec elle un jour après l'autre, chaque matin poser son regard sur ses longs cheveux châtain doré, ses yeux d'ardoise mouillée, ses joues fraîches et duvetées comme des pêches de vigne fut un bonheur très doux . Il lui construisit des meubles de poupée, un cerf volant, un moulin à eau, dépensa une fortune en Lego techniques, acheta pour elle le premier ordinateur de la maison, il assista à ses métamorphoses, tenta de surfer sur son adolescence impertinente, lui apprit à conduire, à aimer le blues, la pop antique, Miles Davis, le whisky et les films de Fritz Lang.
Annie, le soir, soignait ses rosiers. Jean-Paul montait dans son bureau, son nid d'aigle dans la tourelle de la vieille maison, et là, sous le portrait de Trevithick (l'inventeur de la première locomotive), face aux quatre cent quatre vingt trois ouvrages sur les chemins de fer, les trains, les gares célèbres, et surtout les locomotives, il allumait son ordinateur et se plongeait avec délices dans ses dossiers, ses recherches, pour travailler à la rédaction d'un ouvrage qui les synthétiserait tous.
A dix-huit ans, Sylvia réussit le concours d'entrée à Centrale, et l'été suivant, Annie mourait d'une hépatite.
Les pensées au réveil sont filantes, fugaces. Par association, elles s'accompagnent souvent de sensations, l'odeur du café frais, par exemple.
Jean-Paul se réveilla tout à fait, atteint comme d'un coup de poing au creux de l'estomac par cette absence d'odeur. Il essaya de s'extraire de son corset rocheux, en cherchant à comprendre comment il avait pu s'y introduire et supporter une telle contention. La crevasse dans laquelle il s'était réfugié était protégée de la pluie et des embruns par une sorte de rabat, d'auvent granitique. Les algues que les vents tournants avaient poussées à l'intérieur étaient sèches et l'emplissaient presque entièrement, mêlées à du duvet d'oiseau de mer. « Voilà ce qui, dans mon malheur, m'a sauvé de la mort par hypothermie », pensa-t-il. Chaque mouvement de reptation lui déchirait la peau, et c'est rouge et nu comme un nouveau-né qu'il s'exposa au vent glacé. Debout sur le rocher, il ne vit rien que la mer, la mer, encore la mer. Il était sur une île vaste, à marée haute, comme un terrain de foot. Il ne distinguait rien faute de lentilles ou de lunettes. Que la brume, le gris, le brun vert des algues, le blanc de l'écume des vagues… Le froid était saisissant.
Que dire de l'ensuite ? Comment il but l'eau de pluie, toujours un peu salée, dans les flaques au creux des rochers les plus hauts, comment il mangea des huîtres et des moules, des crevettes et des petits poissons gris prisonniers des marées, des crabes, du goémon, comment il se confectionna une pelisse avec des algues sèches, des plumes de sa tanière, qu'il entrecroisa et cousit avec de longs fils de laminaires, se confondant ainsi avec le gris brun de l'île… Comment l'épaisse couche de corne se fendilla sous ses pieds qui saignaient chaque jour, comment ses cheveux et sa barbe poussèrent, se mêlèrent de varech et de débris de coquillages. Comment, lui qui était un homme enveloppé, ventru, fessu, à l'air aimable et distingué devint une créature décharnée, hirsute, un pauvre hère mi homme mi-chimère marine, au regard vide et à l'esprit en faillite ?
Les premiers jours, il avait bien fallu survivre. Il s'organisait des réflexions. La catastrophe aérienne provoquerait des recherches, on finirait sûrement par le repérer. Il scruta le ciel, en vain. Il dessina sur la seule plage de l‘île, une grève de grossier sable gris, un SOS de galets blancs, aussi grand qu'il put. Il guetta jour et nuit, parmi les mugissements des tempêtes, un bruit d'avion ou d'hélicoptère. Il se désespéra à l'idée qu'un bateau pourrait passer à proximité, et que sa faible vue ne lui permettrait pas de l'apercevoir à temps pour manifester sa présence.
Toujours il avait faim. Après avoir brisé autant d'huîtres, de moules qu'il en pouvait avaler, le ventre plein d'un brouet de chair vivante, froide, qui lui clapotait dans les intérieurs sans le réconforter aucunement, il allait s'enfouir dans sa couche, son refuge, et rêvait. Plus que des repas, des plats fumants, il se remémorait d'anciennes lectures… Les petits déjeuners de Sherlock Holmes, les chapons et les vins des Trois Mousquetaires, les gratins d'aubergines et les plats de pâtes de Camilleri…. Il en devint à moitié fou, puis son appétit s'éteignit.
Avant de s'endormir, il écrivait en imagination son livre. Il reprenait ses phrases, modifiait des dates, puis, comme pour la nourriture, tout s'estompa, sa mémoire s'évanouit. La Mammouth – trois essieux moteurs- roulait-elle encore en 1920 ? Etait-ce bien cette très jolie loco "Coupe-vent" qui tractait à la Belle époque les trains de luxe de Paris à la Côte d'azur ? Jean-Paul avait, jeune, participé à d'étranges recherches. Il s'agissait de retrouver la première locomotive, construite par Richard Trevithick. Vite dépassée techniquement, elle avait été vendue à un forain londonien qui la fit tourner sur un manège, comme attraction. Un groupe d'amateurs locomotivophiles se créa dans le but de dénicher et de restaurer la pièce tutélaire. C'est ainsi que Jean-Paul vécut en Angleterre, sur le site d'une décharge de minerais et débris métalliques où rouillaient des machines antiques, un des plus beaux étés de sa vie. Ce souvenir, longtemps, le berça et l'endormit avec le sourire.
Les semaines passaient, et personne ne venait. Il se fatigua. Il oublia le goût du pain, les visages aimés s'effacèrent de sa mémoire. Son cerveau compatissant ne lui envoya plus Sylvia en rêve. Il n'était plus vraiment un homme, le langage l'abandonna au fur et à mesure que ses muscles fondaient.
Un jour, il ne plut pas. La mer murmurait, le soleil craquait les goémons qui pétaient à petits coups secs. Le lendemain, les flaques d'eau douce s'asséchèrent. Le troisième jour, Jean-Paul se résolut à mourir. Au moins, il ne souffrait pas du froid. La brise douce le caressait presque, il ôta son manteau d'algues et s'allongea sur la grève, nu, indifférent, fini. Les yeux clos, il voyait du rouge à travers ses paupières. Un bruit inhabituel le dérangea de sa torpeur. Il entendait des voix. Il ouvrit les yeux, et, comme l'on fait un dernier geste, porta sa main au dessus d'eux, en circonflexe, pour les abriter de la lumière.
Deux anges bleus se dressaient devant lui. Ainsi, le curé de son enfance, sa mère, ses aïeux, n'avaient pas cru au paradis en vain : à la dernière heure, on venait vous chercher pour vous emmener tout en haut. Les ailes des anges étaient immenses. Celui de droite se pencha et lui toucha le front. Puis il extirpa de sa ceinture une pochette de plastique transparent dans laquelle se trouvait un téléphone portable. Dans une demi-heure tout au plus, des secours seraient là, lui dit-on.
Il avait bien de la chance qu'aux premiers jours du printemps, ces deux copains-là aient décidé d'étrenner leurs nouvelles planches à voile, et de faire escale dans leur promenade sur cet îlot, distant de cinq miles de la côte bretonne…...
Hortense AA
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