| |
|
Le père de Maud avait souhaité rencontrer Lise, enseignante en Arts plastiques au collège Marcel Aymé.
En mars, c'était étonnant. La plupart des parents l'avaient négligée à la foire aux profs de janvier ; ceux qui l'avaient incluse dans leur circuit de visites étaient pour la plupart des enseignants qui voulaient souligner le fait qu'aucun cours n'était à déconsidérer.
Lise ouvrit la porte de sa classe et chercha des renseignements dans les fiches remplies par les élèves à la rentrée. Père /profession : commercial. Mère / profession : commerciale, avait écrit Maud. Maud… Ah cette vague de prénoms américains ! Audrey, Vanessa, Alison, Maud... Des gamines de treize ans qui ne lui avaient jusque là créé aucun problème. Juste une petite discussion : le mardi précédant les vacances de février, il avait fallu contraindre Maud et Vanessa à ranger des feuilles qu'elles s'échangeaient en cours, mais ce n'étaient que des dessins de chats ou de chevaux, pas mal exécutés, d'ailleurs. S'était ensuivie une discussion sur « pourquoi on peut pas faire de la peinture, comme à l'école primaire ? », puis tout était rentré dans l'ordre. Le père venait-il la voir pour une question d'orientation, supposait-il que sa fille avait un don ?
Lise déplaça une table, posa dessus ses cahiers de notes, installa deux chaises face à face, et attendit, croquant une pomme et feuilletant le livre de l'exposition « Les années pop », à Beaubourg. Elle paraissait sortir tout droit d'une des illustrations, look très « seventies » : robe chasuble hyper courte à rayures dissymétriques orange, violettes et vert laitue, gilet noir grosses côtes à fermeture éclair, collants opaques jaune citron. Avec ses cheveux plaqués, bouclette collée sur chaque tempe, ses seins pointus, sa taille fine et ses fesses rondes, elle ne paraissait pas ses quarante-deux ans.
Le père de Maud entra. Comme il était beau ! Un voilier d'autrefois rentrant au port, pensa-t-elle quand il s'assit en face d'elle. Son odeur lui parvenait par petites vagues, caresses de lavande anglaise et d'océan tout frais… Comment pouvait-on sentir aussi bon ?. Maud et lui avaient les mêmes yeux couleur d'ardoise avec des paillettes dorées, le même nez droit, fin…Le visage de Maud s'estompa…. Cet homme avait une chevelure blanche, assez longue, bouclée, rejetée en arrière, une courbure d'arcade sourcilière délicate, des lèvres ciselées, des pommettes un peu saillantes, un teint mat que veloutait terriblement bien la lumière du soir. Même assis, il se dégageait de lui une impression de vitalité, d'énergie, de force et d'agilité. Il avait de larges épaules, mises en valeur par un pull irlandais aux points compliqués, de cette couleur de lichen dont on ne peut dire si c'est du vert, de l'argent ou du gris, un pantalon de toile ivoire assez moulant et des bottines qui ne laissent pas voir les chaussettes. Lise s'efforçait de ne pas le dévisager ostensiblement. Le dernier homme qu'elle avait eu dans son lit, et ce n'était pas si récent que ça, au moins trois mois, faisait figure de pâle mannequin efféminé à côté du père de Maud.
Depuis son divorce il y a cinq ans, Lise ne se choisissait que de jolis amants. Elle se les accaparait à la manière d'un homme chasseur, rondement et sans fioritures. Regard appuyé, voix grave un peu feulante, propositions même pas détournées…. Jusqu'à l'année dernière, personne ne lui avait dit non. Et, d'un coup, c'était devenu plus dur. D'abord, Etienne Maréchal, petit jeunot célibataire, s'était carrément moqué d'elle en lui disant qu'il venait de quitter sa mère et n'avait pas envie de replonger dans la moiteur des quadragénaires. Puis Fred, le conseiller d'éducation champion de tir à l'arc, avait refusé toutes ses avances avec un sourire poli, pour s'afficher ensuite avec la grosse Paula (agrégée d'histoire-géo) qui avait vingt ans de moins que lui. Ce matin Martial, ce minus, ce paltoquet aux dents jaunes, certifié de physique-chimie, après avoir répondu à son bonjour enjoué par un regard de carpe somnolente déclarait en salle des profs : « passé quarante ans, une femme ne vaut plus rien »;Lise en avait conçu une tristesse sévère qui présageait mal de la journée.
Le père de Maud sourit ; des fossettes se creusèrent au creux de ses joues, et les paillettes de ses yeux se mirent à scintiller de mille feux. Ciel ! Etait-il vrai que lorsqu'on avait des fossettes aux joues, on en avait aussi aux fesses ? Il parla. Lise se sentit fondre tout de bon. Il avait un accent irlandais adorable, qui tordait les mots et les habillait d'un charme inattendu. Il pouvait bien appeler ses enfants Jessica, Eilen ou Padrig, lui. Il pencha doucement la tête, et finit sa phrase :« alors, j'aimerais en savoir davantage » Elle planta son regard dans le sien, en y fourrant toute l'attention émue dont elle était capable. « Vous avez une fille agréable », lui susurra-t-elle, vraiment agréable. « Oui, admit le père de Maud, nous n'avons pas de mal avec elle. Les autres professeurs sont contents aussi… C'est pourquoi je ne voudrais pas qu'il y ait une désagrément qui pose problème. (Toi, se disait Lise à toute vitesse, je ne te veux aucun désagrément, au contraire, si tu savais…) « Et, continua le père de Maud, ses copines disaient pareil, et comme moi je n'arrivais pas à comprendre, c'est pour cela que j'ai voulu vous voir ». Il avait du mal à se tenir droit sur cette chaise d'écolier. Il décroisa ses jambes et mit les coudes sur la table, ce qui eut pour effet de le rapprocher de Lise.
– C'est vrai que les enfants n'apprennent pas à dessiner, et que vous avez dit que c'était interdit de le faire dans la classe ?
– Allons donc! répondit Lise… vous faites bien sur allusion aux feuilles confisquées ? Vous savez, les adolescentes ont parfois des réactions assez vives, et c'est une histoire enterrée depuis longtemps, ça…
– La semaine dernière, c'était son anniversaire, elle avait invité trois amies, et elles ont fait des croquis, des paysages, ce qu'elles voyaient par la fenêtre. Maud a choisi comme cadeau du matériel de dessin, des fusains, des pastels gras, et quand je lui ai dit qu'elle allait pouvoir l'utiliser au collège, elles se sont mises à rire. Je leur ai demandé ce qu'elles apprenaient en cours, et alors, ma fille m'a amené un cahier, mais pas de peintures, rien du tout! et les critères d'évaluation, je n'y ai rien compris, rien rien rien!…Ensuite, elle m'a dit qu'elle s'ennuyait en Arts plastiques, depuis la sixième, qu'elle n'avait jamais saisi ce que le professeur attendait, et qu'il y avait du bruit dans la classe, que ce n'était pas un cours sérieux.
En parlant, il ouvrait ses mains, écartant les doigts, paumes tournées vers elle. Elle posa les siennes sur la table, longs doigts délicats aux ongles vert émeraude.
– l'enseignement des Arts plastiques a beaucoup évolué depuis nos années de collège. Il y a des programmes stricts à respecter, et ce que nous développons ici s'inscrit dans le champ de l'art, mais aussi dans une démarche plurielle et diverse.
– Je ne connais pas grand chose à l'art contemporain, dit le père de Maud, mais je me souviens du plaisir que j'avais à apprendre…
– Oui, l'interrompit-elle en lui décochant un sourire le plus chaleureux possible,vous peignez, ou sculptez, vous-même ? (quoiqu'il fasse, pensait-elle je lui dirai que c'est intéressant, je lui en parlerai avec des critiques gentilles, des mots touchants..)
– Vous ne croyez pas que les techniques s'enseignent, et que les enfants peuvent avoir du plaisir à apprendre ? Insista-t-il.
– Mais nous stimulons et favorisons un intérêt pour la pratique, bien évidemment, dit Lise. Il s'agit de les amener à énoncer leurs étonnements, à dire leurs démarches, à confronter leurs points de vue dans une attitude d'écoute d'autrui…
– Que faites-vous depuis septembre ? demanda le père de Maud. Ma fille est incapable de me l'expliquer…
La sonnerie retentit, puissante, suspendant tout échange de paroles. Elle le regarda. Ses cheveux blancs ne le vieillissaient pas, il n'avait pas de rides profondes, juste un éventail de petits sillons au coin de chaque œil.
– Nous travaillons la notion du fini et non fini, annonça-t-elle, plus particulièrement la question du peint et du non peint.
– J'ai peur de ne pas bien vous suivre, dit-il ( se trompait –elle, ou décelait-elle une pointe d'énervement dans sa voix ?). Oui, oui, répéta-t-il, en se caressant le menton de son index replié, mais comment ?
– Eh bien ( ça l'ennuyait de rester dans le registre strictement professionnel, voulait-il tester son intelligence, sa capacité de répondant ?)… en appréhendant la diversité et la multiplicité des statuts de l'image…avec, par exemple, une peinture qui est perçue comme une image, une reproduction de peinture, une image publicitaire, une image de presse… je leur choisis des situations qui permettent de dépasser l'inventaire des procédés autant que l'acceptation du fortuit .
– C'est trop compliqué pour moi…avoua-t-il.
– Nous avons les moyens de bien mettre en œuvre nos projets ; nous possédons un appareil photo numérique, vous savez…
– Ah, vous leur apprendrez la photo, la profondeur de champ, le cadrage ? Il s'animait enfin.
– Nous expliciterons le vocabulaire, dit-elle prudemment, mais ce n'est pas l'objectif majeur. Il s'agit, à travers la mise en image de leurs productions, de leur permettre une appropriation collective des créations du groupe-classe.
– Alors, je nage complètement…Il paraissait sincèrement désolé.
– Voyons, le consola-t-elle.... Toute production artistique est d'emblée écart. Et afin que cet écart ne soit pas considéré comme la manifestation d'un échec ou d'un effet de hasard, il s'agit de faire comprendre que cette condition ouvre à l'expression que permettent les moyens plastiques et les processus de travail.
Il se leva, presque brusquement.
– Excusez-moi, dit-il, je vous fais perdre votre temps. Il lui tendit la main. Elle s'y agrippa de toutes ses forces
– J'ai peut-être employé un vocabulaire un peu compliqué, mais dites moi ce qui vous pose vraiment problème…
Elle battit des cils à toute vitesse.
– Ce qui me pose problème, madame, répliqua vivement le père de Maud, en haussant la voix, c'est que je doive donner raison à ma fille contre son professeur. Elle est triste à mourir, cette salle de classe, les murs sont nus et sales, les gosses s'ennuient, alors qu'il y a tant, tant de choses à faire…Dessiner, peindre, modeler, aller au musée…mais je n'insiste pas… je vous laisse préparer vos cours….
Il dégagea sa main; tout était irrémédiablement fichu, fini, elle ne le reverrait plus…
Lise essaya de se vider la tête, de ne penser qu'à la tasse de thé qu'elle allait boire chez elle, vite . Il fallut traverser la cour, lancer quelques « bonsoir, à demain » à des collègues fatigués, puis démarrer la voiture. Cinq kilomètres la séparaient de la petite maison isolée qu'elle louait depuis quelques mois .
Un tracteur peinait dans la côte, son énorme remorque de bois de chauffage prenait toute la route. La radio grésillait, une pluie fine brouilla le paysage, et, BLAM ! une grosse bûche, suivie aussitôt de morceaux plus petits, dégringola sur le capot de la voiture, rebondit, et traversa le pare-brise avant de s'immobiliser sur le siège. Lise freina, s'arrêta aussitôt, mais le tracteur poursuivit sa route. Ce type avait failli la tuer, et il n'avait rien vu du tout ! Lise le rattrapa, klaxonna, émit des appels de phares, sans succès. Elle le suivit quand il tourna trois cent mètres plus loin et gara sa voiture brinquebalante à côté du monstre fumant dans la cour de la ferme. Le gars n'eut pas besoin d'explications : il avait l'air effaré, tournait autour de son attelage et répétait sans cesse « bon Dieu, j'l'avais pourtant bien attaché ! » Elle descendit, ses jambes tremblaient encore car elle avait eu peur (et si le tronc était passé par le pare brise côté conducteur, hein ? ), et dut subir les assauts de gentillesse de toute une famille : la femme du cultivateur, deux petites filles effrayées et un couple de vieux dont l'un marmonnait « ben c'est pas d'pot » et l'autre « vous vous rendez compte, la veine que vous avez eue ? ». Les papiers, oui, les papiers.. le constat…on n'allait pas faire ça dehors, quand même, rentrez, rentrez… vous prendrez aussi un café….et puis un morceau du gâteau si, si , discutez pas, on vous doit bien ça, déjà qu'on vous retarde, avec ce dépanneur qui fait quoi, celui-là …
Lise répondit au feu nourri des questions pleines de sollicitude curieuse: oui, elle habitait tout près d'ici, dans la maison de Monsieur Roland, oui, c'était normal qu'on la voie passer matin ou soir à des heures irrégulières, non, ses parents n'étaient pas de la région, oui, elle travaillait au collège, oui, elle était professeur, et de quoi?
– Professeur d'Arts plastiques.
– Quel beau métier vous avez là, s'exclama la vieille ! Mélanie, Aurélie, venez voir la dame, c'est elle que vous aurez au collège, dans deux ans ! Mélanie, apporte donc ton cahier de dessin ! vous allez voir, mademoiselle, comme elle dessine bien, surtout les animaux, regardez le portrait qu'elle nous a fait de Blackie, là…
Elle montrait du doigt une gouache d'enfant, au-dessus du buffet, représentant un épagneul breton qui tenait dans sa gueule une balle jaune. Au mur, il y avait une reproduction de Bonnard, qui détonnait un peu.
– Nous aimons beaucoup l'art, dit la grand-mère, beaucoup ! Le club des ajoncs d'or, notre groupe d'anciens, a organisé des sorties cette année, et on est allés au musée. On en a vu des belles choses, ça oui alors ! On en a profité…. Et on y retournera encore, c'est sûr ! Quand on était jeunes, il n'y avait pas tout ce qu'il y a maintenant, pour la culture. Les filles, elles ont bien de la chance…tout ce que vous allez leur apprendre ! à dessiner, à bien tenir le pinceau, à faire comme les peintres ! elles vont bien vous écouter, vous savez.... grâce à vous, elles vont en faire de belles choses! On est pressés de voir ça ! ah, elles ont de la chance...oui…. bien de la chance ! Hortense AA J'ai carrément intégré dans cette nouvelle quelques phrases extraites des " instructions et programmes officiels" concernant les Arts Plastiques tels qu'ils doivent être enseignés par chez nous.
Et c'est ainsi que Léonard de Vinci est grand !
|
|