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    L e médecin scolaire veut voir mon carnet de santé, et il a fait un mot pour toi ! "
       Ma mère ne m'entend pas. Elle a son gros casque sur les oreilles.
       Julien est assis sur mon lit. Je le lui ai défendu, pourtant. J'ai essayé de coincer la porte de la chambre mais il s'en fiche. Il a ouvert un paquet de saucisses de Strasbourg, il a du en manger deux ou trois et il joue avec les autres. Il les agite comme des doigts, les yeux dans le vague. Le jus a coulé sur mon oreiller, le chat est en train de lécher le plastique.
       Il est une heure, j'ai faim. Stephen ronfle, ils ont encore oublié qu'on est mercredi et que madame Crobe ne va pas tarder. Je n'aime pas cette assistante sociale, elle vient une fois par semaine depuis l'accident de Julien et pose des tas de questions. A cause d'elle, il faut une organisation compliquée. D'abord, on fait partir Stephen : il ne faut pas qu'elle sache qu'il couche avec maman, on nous sucrerait les allocations de parent isolé. Maman va avoir un bébé le mois prochain. Elle est tassée sur sa chaise, entre les deux portes de l'armoire. Je lui tape sur l'épaule pour qu'elle ôte son casque.

       "Le docteur a dit que j'avais ab-so-lu-ment besoin de lunettes et d'aller voir le dermatologue pour mon acné "
       Elle me regarde avec ses yeux rouges, je vois bien qu'elle s'en fout. Ma mère passe ses nuits entières à discuter avec ses copains sur Internet. Quand elle est épuisée, elle va s'écrouler sur le lit comme une baleine avec son gros ventre, elle roupille pendant qu'on est à l'école. Le chat a chié sous la table de la cuisine ; la maison est dégueulasse.
       J'ai vraiment une vie de merde. Mon frère Charlie s'est tiré le mois dernier, il est parti vivre chez son père. J'en ferais bien autant si je savais où habite le mien, mais il a disparu juste après la naissance de Julien et n'a plus jamais donné de nouvelles. Tous les types que maman a connus lui ont fait un ou deux gosses et se sont barrés, et à chaque fois elle croit que ce sera mieux avec un nouveau. Stephen n'est pas méchant, mais il est très très con. Il ne bosse pas, il touche des aides des Assedic, il fait des soi-disant études d'informatique, mais en vrai il deale de l'herbe et de la coke que son copain Marco lui refile. Tout le monde lui doit du fric et il n'arrive jamais à se faire payer. Ça me fait bien marrer, quand je vois à la télé les trafiquants de banlieue avec leurs grosses Mercedes, nous, on a une vieille bagnole pourrie.
       Maman se lève et regarde l'écran comme s'il lui restait des miettes à ramasser. Hop, fichier, fermer, voulez-vous arrêter, voulez-vous vraiment quitter, oui. Le ronronnement s'arrête, ouf. Elle ferme les portes de l'armoire, elle les pousse très fort, et elle se bouge de là.. C'est une trouvaille de Stephen, les ordinateurs dans l'armoire. Madame Crobe avait demandé à maman pourquoi elle achetait du matériel si coûteux, ou pourquoi elle ne le revendait pas plutôt que de quémander des bons alimentaires. Stephen a ramené de la Trocante cette armoire énorme, il a fait un trou par derrière pour passer les fils, et voilà : quand quelqu'un sonne, on ferme, et ni vu ni connu.
       J'ai foutu à la poubelle mon dernier bulletin scolaire et les demandes de justification d'absence du collège. J'ai redoublé ma sixième, et je vais redoubler ma cinquième. J'ai des problèmes de comportement avec les profs, je leur réponds et je me laisse pas faire. Mes relevés de notes, il n'y a que moi qui les vois. C'est moi qui remonte le courrier, maman et Stephen ne sortent que le soir, juste à temps pour faire quelques courses avant la fermeture du Spar
       Madame Crobe a demandé un logement sans escaliers, à cause de Julien, dans des pavillons à l'autre bout de la ville, là où il n'y a même pas de boulangerie.
Avant, Julien était mon frère préféré, mon seul vrai ami, le confident de mes nuits. Une fois qu'il avait mal à la tête, il a cherché un cachet dans la salle de bains, et il en a pris au moins six ou sept sans savoir ce qu'il y avait dans le flacon. Je n'ai pas pu le réveiller le matin, il était mou, blanc comme du papier , et les SAMU ont dit qu'il était dans le coma. Quand on nous l'a rendu de l'hôpital, il avait tout un côté du corps qui ne marchait plus, un œil à moitié fermé, la bouche de travers, des béquilles et des couches. J'ai espéré qu'il redeviendrait comme avant, et puis non. Il a le cerveau bousillé et ne fait que des conneries.
       Pourquoi il y a des gens qui ne divorcent pas, qui ont une belle maison avec des meubles qui brillent ? Pourquoi quand on a raté avec un homme on croit que ce sera mieux avec celui d'après ? Pourquoi refaire d'autres enfants, en se disant qu'ils seront heureux, qu'ils travailleront bien à l'école et n'auront pas besoin de lunettes ? Je n'ai que treize ans, mais je n'aurai jamais d'enfants. Je n'aurai jamais d'ordinateur, non plus. Avant Internet, maman faisait des gâteaux ou invitait des copains. Quand je me réveille, le matin, elle est scotchée à son écran depuis le soir d'avant. Je déjeune seule, derrière son dos. Je vais tirer Julien du lit, et on le lave toutes les deux, il se débat, il fait caca dans la baignoire.
Il y a des jours où j'en ai marre, mais marre…

       Je dis à Madame Crobe que j'ai besoin de lunettes, et que maman ne peut pas, à cause du bébé qui va naître et des couches qui coûtent cher. Ça a l'air de l'énerver. Elle voudrait que je lui parle de nos journées, mais je ne suis pas une balance. Je lui raconte que maman coud, nous fait des crêpes, mais elle ne semble pas y croire. On est assises autour de la table, Julien se traîne par terre. Il faut organiser les vacances. Moi, oui, j'irais bien dans un camp d'ado, là où elle veut. Elle écrit sur ses dossiers, elle me dit que ça va passer en commission, que c'est possible que j'aille en Espagne avec les jeunes du Foyer Laïque.       Super.
       Et voilà que ça se gâte et s'emmêle à toute vitesse.
       D'abord, il y a un bruit dans l'armoire. Julien se redresse et se lève. Maman le prend par le bras, le tire vers la salle de bains, mais le bruit devient fort, comme un bébé qui pleure. Madame Crobe fixe la serrure, je sens bien qu'on va droit à la catastrophe. Puis Julien se dirige vers l'armoire et frappe les portes avec sa béquille… Elles s'écartent majestueusement ensemble comme les portes d'un château quand le prince revient, et le chat, le chat qui vient toujours se blottir contre les moniteurs chauds, le chat qu'on avait enfermé là sans y faire attention, se sauve, furieux, en rugissant comme une panthère.

                                Hortense AA