Vite lu        Repiquages       Rue du Net      Liens      Contact

 
       
accueil

Nouvelles

 

 


 
 

 La rivière de la mort noire

  Racontez votre pire souvenir de vacances

  Souris verte

  Happy pour la vie

  Dessine-moi un Art plastique

  C'est  possible

  Scouts

  Déconnexion

  Emma n'est pas mon amie

  Bienvenue au village

  Histamine mon amour

  Entre le ciel et l'eau

  La mouette

 

 
           
         
 

C'est possible

     
         
           
 

   Pour le dernier week-end d'août, la Sncf avait mis en circulation des trains comme on n'en voyait plus sur cette ligne : wagons anciens avec compartiments, couloir, fenêtres qui s'ouvrent. Malgré le courant d'air et l'heure tardive, la chaleur était insupportable. Damien revenait de la grande ville, vaguement gris, nauséeux, et accordait ses pensées au rythme ferroviaire. En face de lui somnolait une jeune femme dont la robe rouge se soulevait et retombait comme un coquelicot dans le vent. Padadam, padadam, padadaaaam, chantait comme une rengaine le train qui entrait en gare... Personne ne descendit ni ne monta. Encore deux heures à souffrir de cette maudite canicule, se dit Damien, et je serai chez moi. Je prendrai une douche, je boirai un Perrier glacé, ouf!.
       Sur les quatorze personnes avec lesquelles il avait passé la soirée, treize l'avaient plus ou moins intimidé, une l'avait dépité, déçu, meurtri. Auparavant, il n'en connaissait aucune ; enfin, si l'on s'entend sur le sens du verbe connaître : ils avaient en commun une véritable passion pour les jeux et devinettes mathématiques, pour les casse tête et énigmes de toutes sortes. Ils se rejoignaient sur un forum et un salon de discussion informatiques, et avaient créé un webzine dont la renommée ne cessait de s'accroître.
  Simple facteur en zone rurale, âgé de vingt cinq ans, Damien était assez fier de fréquenter par ce biais un professeur d'université, des étudiants doués, des hommes plus âgés que son père qui le considéraient avec un respect amusé. Ils passaient depuis plus de six mois de longues soirées et des dimanches entiers ensemble sur le Net, ensemble, mais seuls, et, tout naturellement, certains émirent le souhait de se rencontrer. Le problème, c'est que Damien était d'une timidité maladive. Derrière son écran d'ordinateur, il se sentait à l'abri ; ses cybers-amis auraient juste pu remarquer une certaine lenteur de réaction, des réparties hésitantes, des gaucheries qui, dans le flot des discussions internautiques, passaient inaperçues. Cécile était un peu comme ça, aussi : prof de maths débutant en collège, réservée, rêveuse, pas très spirituelle, froide en écriture. Après quelques conversations privées avec elle, il avait réussi à lui demander son numéro de téléphone. Ils s'appelaient parfois et se parlaient avec une retenue embarrassée. Il attendait beaucoup de cette soirée, mais il s'était montré, à ses yeux du moins, au-dessous de tout. Sans être des personnes extraordinaires, les autres avaient un naturel, une familiarité, une facilité qui, plus que jamais, le remplirent d'envie. Cécile était mignonne, presque jolie, mais son sourire ne s'épanouissait que pour Benoît, informaticien beau gosse à l'humour apprécié de tous. Dès le début du repas, Damien commença à boire un peu trop et s'enfonça dans un mutisme désespéré malgré les efforts de ses compagnons. Finalement, il regrettait d'être venu.
  Inexplicablement, le train s'arrêta en rase campagne et la température monta de quelques degrés. La femme se réveilla, s'assit, et chercha dans son sac une bouteille d'eau. Elle but au goulot jusqu'à la dernière goutte, rejetant la tête en arrière. La lumière de l'applique donnait à la peau de sa gorge une couleur grise ; elle avait déboutonné les deux boutons du haut de sa robe et l'on voyait la sueur couler entre ses seins comme un petit ruisseau. Hébétés par la chaleur, ils se tenaient assis l'un en face de l'autre, immobiles, muets. 
   Le train redémarra. Damien s'épongea le visage avec un mouchoir en papier qui se déchiqueta aussitôt. Il ferma les yeux quelques minutes pour laisser l'air du dehors rafraîchir ses paupières, et, quand il les rouvrit, vit que la femme manipulait un de ces cubes aux multiples facettes colorées qu'on doit aligner selon leur teinte toutes ensemble : un Rubik's cube, ce casse-tête qui avait eu un énorme succès commercial. Etonnant qu'on pût encore s'intéresser à ce type de gadget. Le train, emporté par son élan, fonçait dans la nuit claire, traversant des prairies ponctuées de vaches à l'ombre immense. La lune toute ronde sautait d'une fenêtre à l'autre.
- Vous permettez ? Prononça Damien, d'une voix dont la presque assurance le surprit. Il se saisit du cube, et, en trois mouvements, résolut le problème.
    La femme lui sourit. Il se sentit idiot sous ce sourire, mais ne baissa pas les yeux. C'était une métisse aux larges épaules, aux bras et aux mollets ronds, plutôt claire de peau et de cheveux. Il voulut lui tendre le cube, mais celui-ci lui échappa des doigts et sa main resta en suspens, entre eux deux, à demi-ouverte. Elle pencha son buste vers lui, prit cette main dans la sienne, et, d'un geste lent, la posa sur son sein et l'y pressa, empaumant du même coup et la main de l'homme et son sein chaud et ferme. Un tumulte envahit Damien, comme s'il devenait le tunnel dans lequel s'engouffrait le train tout entier avec ses cognements, ses ahanements de bête au galop. Son coeur battait si fort qu'il ne savait plus s'il vivait encore ou s'il était suspendu dans le temps qui précède la mort ; tout explosait en lui, en mille feux d'artifice, mille lumières aveuglantes. Le train souffla, expira, ralentit. La femme se leva et fit un pas, lourde et trempée comme au sortir d'un bain, la robe plaquée en plis fins sur son ventre et ses cuisses. Damien se leva en même temps qu'elle et ne bougea pas la main tandis qu'elle levait les bras, avec un joli mouvement, pour attraper son sac dans le filet à bagages. L'esprit flottant dans une autre dimension, très loin, très haut, ailleurs, il lui emboîta le pas et descendit du train avec elle. Ils n'avaient pas échangé une parole.
  La gare était minuscule, à peine y avait-il prêté attention lors de ses précédents voyages. Le train ne s'y arrêtait que rarement.
  Ils marchèrent le long d'un quai, puis, après un pont, empruntèrent une ruelle étroite qui escaladait un coteau abrupt. Le bourg brillait en bas, coupé en deux par sa rivière noire, les réverbères se raréfiaient. Ils cheminèrent sous la seule lumière de la lune, puis atteignirent un hameau d'une dizaine de maisons. La dernière d'entre elles, à l'écart, était celle de la femme. Lorsqu'elle ouvrit la porte, un grand chat roux vint se frotter contre les jambes de Damien, puis sauta sur une commode et se tint immobile, les oreilles pointées vers lui, ne le quittant pas des yeux. La maison était un nid de fraîcheur, parcourue de petites vagues de vent qui sentait l'orange et la vanille ; la lumière y était douce, jaune, dorée. On entendait, par les fenêtres entr'ouvertes, le bruit lointain d'un train qui traversait la nuit. 
       Ce fut ce bruit qui l'éveilla, alors que le jour se levait à peine. La femme souriait en dormant, jambes et bras écartés comme un jeune enfant fauché par le sommeil. Damien s'assit avec précaution, pour mieux la regarder ainsi. Elle était superbe, superbe... Il lui sourit, tandis que coulaient en lui des sentiments partagés de bien-être, de quiétude, de désir, la certitude qu'il était neuf, qu'il vivait un commencement, une aurore, qu'il était présent dans une belle histoire. Il aiguillait les rames de ses pensées, écartant celles qui l'auraient ramené au temps précédent la seconde d'avant la rencontre. 
       Repoussés, remisés, les souvenirs d'un passé pourtant si proche ! Pour ce qu'ils étaient agréables ... Comme celui-là, par exemple : l'image de son ordinateur portable, bien protégé dans sa sacoche noire, renfermant ses secrets, ses jeux, ses mails, ses heures de dialogues , oublié sur le siège près de la fenêtre, dans ce train qui devait être Dieu sait où, maintenant ...




                                                               Hortense AA