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Racontez votre pire souvenir de vacances

 
                                                                             Pour Véro O  
       
 

                   

                             

 

 

   La cloche avait sonné la fin de la récréation. Dans le brouhaha des livres refermés et des cartables rangés à coups de pied sous les chaises, la maîtresse avait écrit au tableau vert le sujet de la rédaction qui nous occuperait jusqu'à midi :" Racontez votre pire souvenir de vacances". Une année sur deux, dans notre classe de cm1-cm2, c'était le sujet de la rédaction du jour de la rentrée. L'année d'après, on avait  : Racontez votre meilleur souvenir de vacances. Comme on passait avec elle deux ans dans cette classe, ça évitait l'ennui de la répétition.

Presque tous les enfants se sont tournés vers Angélica qui se raidissait, très digne. La semaine précédente, son père s'était pendu. C'était un Sicilien, un petit homme malingre qu'on venait de renvoyer de l'usine pour cause d'intempérance. Il avait éclusé tous les bars sur le chemin du retour et s'était brisé les deux bras en tombant de sa propre hauteur dans l'escalier qui relie la rue Victor Hugo à l'impasse Bonaventure. La famille subissait la honte avec tant de courage que personne n'aurait osé un commentaire à voix haute, et pourtant Dieu sait si les habitants du quartier avaient eu à souffrir des insomnies tapageuses du bonhomme quand, passé minuit, il arpentait en chancelant les rues, hurlant des injures dans sa langue natale, cognant les volets et les capots des voitures. Le matin qui suivit son licenciement, comme sa femme était partie au marché et que ses filles regardaient des dessins animés dans leur chambre, l'homme, les deux bras plâtrés et maintenus contre la poitrine par une large écharpe de coton bleu, plus impotent qu'une quille, installa autour d'une poutre une corde qu'il fit glisser avec un balai tenu entre ses dents. Il monta sur la commode et se pendit ainsi. Il passa beaucoup de temps à faire le nœud et à pousser avec le balai le bout de la corde dans l'interstice étroit entre la poutre et le plafond. Toute la longueur du manche était empreinte de ses morsures et ses lèvres étaient en sang.

Mon souvenir à moi était moins pire. Mon père était repassé à la maison après trois mois d'absence. (On m'avait dit qu'il était en voyage d'affaires) Il est monté dans sa chambre, il a pris les sacs de voyage qu'on rangeait en haut de l'armoire et il y a fourré ses vêtements, ses livres et l'unité centrale de l'ordinateur. Il m'a dit qu'il reviendrait plus tard, quand certaines affaires seraient réglées, que je pouvais être sûr qu'il penserait très fort à moi et que je devais bien travailler à l'école. Il m'a donné son accordéon. Il a jeté les sacs dans le coffre d'un taxi qui n'avait pas arrêté son moteur et dans lequel l'attendait une dame plus jolie que maman.

Evidemment, on ne peut pas raconter des choses comme ça. Angelica a choisi comme sujet la perte de sa première poupée dans un jardin public, et moi, la mort d'un petit chien que je n'ai jamais eu.

 


                                                               Hortense AA